lundi 16 décembre 2013
Pendant ce temps, à Nampo
Nampo
28
novembre 2013
La
maison où a vécu et travaillé Kim Il-sung à Pyongyang abrite aujourd'hui le
double mausolée où le peuple nord-coréen vient rendre hommage avec
émotion à ses deux grands dirigeants décédés, le père et le
fils, embaumés et visibles dans un sarcophage de verre. À Moscou,
il y a plus de dix ans, j'étais allé visiter le mausolée de
Lénine, où l'on devait se débarrasser de son manteau et passer au
détecteur de métaux, puis on marchait plus ou moins en file
indienne (autant que les Russes puissent le faire), et on passait près du corps embaumé sous verre de Lénine
sans s'arrêter, juste le temps d'apercevoir un petit corps
ressemblant à une poupée de cire. On n'y passe pas plus de dix
minutes, douche comprise.
Au
mausolée des Kim à Pyongyang, non seulement il faut se débarrasser
de tout objet superflu, mais on nous fait passer par un long couloir
menant au mausolée proprement dit, un détecteur de métaux et un
nettoyeur de chaussures pour ne point souiller l'endroit le plus
sacré du pays. Dans le corridor menant au mausolée, un tapis
roulant traîne le fidèle pendant deux minutes, qu'il est interdit
de raccourcir en marchant. Le partisan doit avancer en silence en
prenant le temps de réfléchir à la gravité du moment. Nous, nous
parlions un peu, à voix basse, même avec les guides, mais de sujets
importants. On longe encore plusieurs couloirs décorés de photos
des deux leaders apportant leur éclairage ponctuel aux divers corps
de la société nord-coréenne, Kim Il-sung généralement souriant,
heureux et photogénique et son fils Kim Jong-il généralement caché
derrière des lunettes de soleil et concentré sur un objet ou
pointant du doigt quelque chose derrière l'objectif. Dans une
première salle, on doit s'incliner par rangs de quatre personnes
devant un grand portrait des deux dirigeants, puis nous passons une
dernière soufflerie pour nous débarrasser de toute poussière et
nous rendre plus présentables. Enfin, nous rentrons dans une salle
majestueuse gardée par des soldats et des surveillants, au centre de
laquelle trône le cercueil de verre de Kim Il-sung. Tout le monde se
met en rang par trois et, tour à tour, les rangs s'avancent en faisant
face à la dépouille et s'inclinent pendant une ou deux secondes. Puis
on passe sur le côté gauche et on recommence. Bien bas. Puis on
fait le tour pour se présenter côté gauche et on s'incline une
nouvelle fois, avec toute la solennité que requiert le moment. La
visite se poursuit par une exposition des décorations, diplômes et
médailles reçus par le fondateur de la Corée du Nord, médailles
décernées par le Parlement de la Corée du Nord – en gros par
lui-même –, par d'autres pays, pas seulement du bloc socialiste
mais aussi du monde occidental, y compris de France, et par des
organisations internationales. On passe ensuite dans une pièce où
est exposé le wagon dans lequel Kim Il-sung voyageait à travers son pays et
l'Eurasie.
| Le mausolée des Kim à Pyongyang |
C'est
ensuite au tour de Kim Jong-il. Même procédure. On s'incline trois
fois – une fois devant lui et une fois de chaque côté, mais pas
derrière. Tout le monde doit jouer le jeu, quelles que soient nos
convictions, sinon on ne vient pas en Corée du Nord, ou alors on se
fait expulser. On feint de s'émerveiller devant les nombreuses
décorations internationales exposées dans la salle prévue à cet
effet, puis on apprend combien de kilomètres Kim Jong-il a parcouru
pour aller à la rencontre de son peuple, en train essentiellement
car il avait paraît-il une phobie de l'avion, au moyen d'une carte
animée ; on voit le wagon dans lequel il voyageait et où il est
mort, son bateau, sa voiture, ainsi que de nombreuses photos le
représentant en compagnie de soldats, d'enfants ou de simples
citoyens attendant de lui ses conseils éclairés. Dans une salle, en passant d'une momie à l'autre, une guide coréenne nous a expliqué d'une
voix au ton exagérément chargé en émotion, des trémolos à la pelle, les
circonstances de la mort de Kim Il-sung. Un grand moment de cinéma qui, semble-t-il, fait son petit effet auprès des Nord-Coréens, mais pas seulement.
| Scène de rue à Pyongyang |
Nous
repartons par le même chemin, en empruntant les escalators et les
tapis roulants jusqu'au vestiaire. En chemin, de nombreux Coréens
que nous croisons, souvent bien mis, les hommes en costume-cravate et
les femmes en habit traditionnel, nous dévisagent du coin de l’œil.
Ils viennent peut-être de la campagne, où on ne voit pas beaucoup
d'étrangers. Ils arborent tous une mine contrite, grave, car ils
vont voir la dépouille de leurs deux dirigeants bien aimés, mais
ils sont curieux de voir que des étrangers viennent aussi rendre
hommage aux Kim. Peut-être sont-ils choqués de voir que nous ne
sommes pas en costume ou que nous parlons sur le tapis roulant du
retour. Mais je pense que la curiosité est le sentiment dominant. La
visite du mausolée – l'ancien palais personnel de Kim Il-sung –
se termine par un tour dans le parc faisant face au palais. À
l'aller j'ai demandé à un de mes guides où vivait l'actuel
dirigeant, Kim Jong-un, s'il y avait un palais présidentiel ou
quelque chose du genre. Il m'a avoué qu'il n'en avait aucune idée, précisant que c'était une question de sécurité de garder le lieu de
résidence du leader secret, mais je me suis demandé à quel point
les guides croient ce qu'ils nous racontent. D'après notre
accompagnateur Troy, ils savent des choses, croient certaines choses
mais ne se font pas trop d'idées sur d'autres.
Suite
du programme : visite du métro de Pyongyang. Dix-huit stations
réparties sur deux lignes. On nous fait visiter trois stations :
celle où on monte dans le train, une station intermédiaire et, six arrêts plus
loin, une autre station où l'on revient à la surface. Il a beaucoup
de similarités avec le métro de Moscou : très profond, décoré
de fresques monumentales. Les wagons sont similaires, jadis utilisés dans le métro de Berlin-Est et donné à la chute du mur par la ville de Berlin, d'où les tags en allemand. Là, nous nous mêlons à
la foule nord-coréenne. Les gens font à peine attention à nous. Un
vieux nous invite avec insistance, en russe, à nous asseoir, alors
que c'est nous, les jeunes, qui devons céder notre place aux
personnes âgées. Il était souriant et avait l'air heureux de nous
voir. L'expérience était fascinante et les stations photogéniques.
Nos guides se sont pris un gros coup de stress à un moment quand ils
se sont aperçus qu'une des nôtres manquait. Heureusement, elle avait
pris le train suivant. Sur les quais du métro, les gens lisent le
journal affiché sur des kiosques. Je m'imagine les titres tels que
j'en ai vu dans des publications en anglais « Le leader Kim
Jong-un monte sur un petit bateau en bois », « La forêt
est plus frétillante que jamais », avec des informations
cruciales comme « le leader Kim Jong-un, en visite dans une
biscuiterie a goûté un biscuit et a dit qu'il était bon ».
Comme à Moscou, les fresques mettent en valeur les réalisations de
l'économie nationale et les exploits des leaders. Les portraits de
ceux-ci surmontent chaque porte en bout de wagon dans le métro. À
aucun moment il ne faut oublier qui c'est le chef ! En surface,
à l'entrée des stations que nous avons visitées, on peut consulter
un plan de métro interactif. Si on presse sur le bouton
correspondant à la station où on veut aller, le plan indique par où
aller et où changer. Dans la mesure où il n'y a que deux lignes qui
se croisent à un endroit seulement, le système d'orientation paraît complètement absurde et inutile.
| La carte interactive des deux lignes du métro de Pyongyang |
| Tout usager du métro de Pyongyang voyage sous la bienveillante supervision des Kim |
| En RPDC, la presse est tellement libre qu'elle est mise à disposition de tout citoyen gratuitement dans le métro |
Nous
sommes remontés en surface à l'Arc de triomphe puis nous avons
repris le bus pour le monument du parti, édifice massif présentant
trois mains tendant vers le haut une faucille, un marteau et un
pinceau d'écrivain. Les deux premiers sont classiques mais le
dernier n'est pas négligeable, car il symbolise l'adhésion des
intellectuels aux idées du parti, qui n'est donc pas seulement un parti d'ouvriers et de paysans. Il faisait un temps extrêmement
clair, un soleil radieux mais un vent à décorner les cocus. En
chemin, plusieurs de mes camarades de voyage et moi-même avons
essayé de prendre en photo les agentes de la circulation, qui, dans
leurs costumes turquoise garnis de fourrure et sur leurs talons (tenue hivernale), sont
les femmes les plus sexy de Pyongyang. Malheureusement, depuis le
bus, c'est très difficile d'obtenir une bonne photo d'elles.
| Le tramway de Pyongyang, une image familière aux habitués des anciens pays du bloc de l'Est |
| L'arc de triomphe de Pyongyang |
| Une agente de la circulation, parée de ses plus beaux atours |
| Monument du parti des travailleurs à Pyongyang |
Repas
de fondue coréenne. La viande dans le bouillon était pleine de gras
et en très petite quantité mais d'autres plats, dans l'ensemble
très bons, arrivaient tour à tour, jusqu'au riz à la fin. Après
le repas, nous sommes allés voir la tour du Juche – l'idéologie
locale de l'autosuffisance – qu'on apercevait très bien depuis le
33e étage de notre hôtel. On pouvait payer un petit supplément et
monter au sommet de la colonne, au pied de la flamme, pour y admirer
une vue incomparable de Pyongyang s'étalant dans toutes les
directions. Le vent était toujours aussi fort, donc on ne
s'attardait pas trop longtemps là-haut.
Dernier
arrêt à Pyongyang : un collège pour enfants doués, où des
garçons et des filles – mais surtout des filles – en uniforme
nous ont fait un spectacle incluant surtout de la musique et du chant
et quelques chorégraphies. À la fin, les filles nous ont invités à
danser avec elles. On ne savait pas trop quoi faire, car il fallait
suivre une chorégraphie dont on n'avait aucune idée. Comme toute
bonne danse de groupe avec des touristes qui se respecte, nous avons
terminé par une ronde tous ensemble, au son des jeunes élèves
jouant du clavier, de la batterie, de l'accordéon et de la basse.
| Nous autres et eux autres |
Fini
Pyongyang pour aujourd'hui. Nous nous sommes mis en route pour la
côte ouest, plus précisément Nampo. Dès la sortie de Pyongyang
nous nous sommes trouvés sur une route à 2x6 voies quasiment
inutilisée, surtout que la chaussée de l'autre côté n'avait pas
de revêtement et était donc impraticable. De notre côté non plus
la route n'était pas terrible. On ne dépassait probablement pas le
70-80 km/h, comme sur l'autoroute de Kaesong. Le paysage ne
présentait pas grand intérêt, donc après un peu de rédaction sur
mon ordinateur, je me suis endormi, jusqu'à ce qu'on arrive à notre
première destination : une grande digue complétée par un
barrage qui, nous ont répété les guides, a changé la vie de tous
les gens de la région. Je veux bien le croire, car l'installation
monumentale – dont la construction aurait dû, selon les
ingénieurs, durer 20 à 30 ans, mais qui a duré seulement 5 ans
grâce à l'intervention de l'armée – a permis de réguler le
niveau du fleuve Taedong, d'empêcher la mer de remonter jusqu'à
Pyongyang, et de permettre une meilleure irrigation avec de l'eau
douce. Sur l'île d'où l'on a un panorama sur la digue, les
montagnes et la mer, de jeunes mariés en costumes traditionnels
venaient se faire prendre en photo devant le monument représentant
une ancre afin d'immortaliser le plus beau jour de leur vie. J'ai
aussi immortalisé l'instant. On nous a dispensé un petit cours sur
la construction de la digue, dont Kim Il-sung lui-même,
figurez-vous, a choisi l'emplacement, puis le bus est reparti sur la
digue et sur un chemin de terre pour nous emmener à notre hôtel. En
chemin, de nombreux passants nous saluaient, pas du tout traumatisés
par le fait que nous soyons des occidentaux impérialistes et
bellicistes qui veulent détruire leur beau pays en le vendant aux
capitalistes.
| Le monument à la construction de la digue de Nampo |
L'hôtel
est, je crois un sanatorium autrefois réservé à l'élite du régime
et aujourd'hui reconverti pour accueillir des groupes de touristes
occidentaux. On sent un certain luxe suranné. La belle moquette avec
plancher chauffant, les nombreux rangements, les fauteuils, les
grands lits. L'intérêt majeur de chaque chambre est le bain
bouillonnant. L'eau qui sort des robinets est non seulement potable
mais a des propriétés curatives (d'après le prospectus, on pourrait croire que la seule chose qu'elle ne soigne pas, c'est la mythomanie) et on peut s'en servir pour remplir une
grande baignoire pour faire un genre de jacuzzi. Ce n'est pas le
genre de choses qui m'intéresse et je me suis dit que j'allais
laisser tomber, puis j'ai changé d'avis et j'ai commencé à faire
couler l'eau. Au bout de 10 minutes, toujours pas d'eau chaude. Ma foi tant pis, pas de jacuzzi, donc ; je survivrai. Mais si la douche est froide
comme ça demain matin, il est peu probable que je me lave. Notre
accompagnateur Troy nous a expliqué qu'il fallait une vingtaine de
minutes pour que l'eau vienne. On verra demain.
| La digue, la digue (de Nampo |
Repas
au restaurant du sanatorium puis soirée
billard-bières-soju-ping-pong. Bonne ambiance, bonne compagnie. J'ai
tenu jusqu'à 1 heures et puis l'appel du blog s'est fait entendre.
jeudi 12 décembre 2013
Pendant ce temps, en Corée du Nord
Pyongyang
– DMZ – Kaesong
27
novembre 2013
Appel
de réveil prévu à 6h30, petit-déjeuner à 7 heures – buffet de
viande, kimchi, repas complet salé si on le souhaitait, accompagné
de vidéos de gymnastique coréenne, avec la musique qui va avec, j'ai eu comme une grosse baffe de Véronique et Davina, la douche en moins – et départ des bus à 7h30.
Direction le sud et la zone démilitarisée, dont j'ai déjà parlé dans ce billet. Le jour se levait tout juste quand nous sommes partis
de Pyongyang. De ma chambre d'hôtel au 33e étage, j'ai une vue
imprenable sur le fleuve Taedong, qui encercle notre hôtel, et sur la
tour du Juche, l'idéologie communiste de l'autonomie à la sauce
locale, belle tour sur laquelle est juchée (ha !) une flamme rouge qui
m'a l'air fort massive. De nuit, on ne distingue presque pas la sombre
rivière des zones construites, qui devraient montrer signe de vie
par des lumières émanant des appartements. Les lumières sont très
faibles et on ne voit que quelques points lumineux de part et
autre du fleuve. À 7 heures la ville s'éveille et les rues se
remplissent (« s'encombrent » seraient un peu
hyperbolique) de voitures. Avant d'arriver en Corée du Nord,
j'imaginais des rues et des carrefours quasiment sans voiture, mais
il paraît que cela a beaucoup changé depuis un an environ. Les rues
sont désormais animées par des taxis pékinois et des voitures,
chinoises surtout.
| La vue depuis la chambre 3307 du Yanggakdo, à Pyongyang |
La
route qui mène de Pyongyang à la zone démilitarisée et qui passe
par Kaesong est la principale voie de communication routière du
pays : une autoroute d'environ 200 km de long passant à travers
des paysages splendides de montagnes et de rizières. Quelques
paysans travaillaient aux champs mais on n'a pas vu beaucoup de
machines agricoles. Le bœuf est la principale force de traction à
la campagne. Une autoroute dans un pays où les gens n'ont pas de
voiture, c'est un peu incongru, mais selon moi, il s'agissait pour le
régime à la fois de donner du travail aux ouvriers et de mettre en
pratique l'enseignement en ingénierie routière en construisant des
ponts et des tunnels dans un environnement accidenté, mais aussi de
créer une voie de communication pour le transport de troupes vers le
sud. En cas d'invasion depuis le sud, les tunnels, parfois inutiles
pour le simple transport de véhicules, peuvent être détruits afin
de barrer le passage aux troupes ennemies.
Il faut trois heures pour
rallier la zone démilitarisée depuis Pyongyang, pour une distance de seulement 170 km. La route est très
mauvaise et cahoteuse : les nids de poule sont nombreux, il
n'y a pas de marquage au sol et le revêtement n'est pas régulier.
La route est la plupart du temps vide mais aussi empruntée par les
piétons et les vélos. De plus, la météo n'était pas de notre
côté ce matin et des groupes de paysans « volontaires »
balayaient la neige sur la route. Nous avons fait une halte dans une
station de repos où nous avons pu nous mettre au milieu de
l'autoroute et photographier des deux côtés l'absence complète de
circulation. Une passerelle contenant un restaurant déserté enjambe
l'autoroute mais le café et les souvenirs étaient vendus au premier
étage de notre côté de l'autoroute.
| L'"autoroute" Pyongyang-Kaesong |
| L'autoroute en service la moins dangereuse à traverser au monde |
| Paysages nord-coréens, dont la beauté bucolique a probablement été inspirée par "notre cher leader" |
À
l'approche de la DMZ il a commencé à neiger plus fort et le paysage
alentour devenait de plus en plus blanc. Nous avons passé plusieurs
barrages militaires légers, où il fallait ralentir pour attendre
que la barrière s'ouvre et ne pas prendre de photo, puis nous sommes
arrivés à l'entrée de la DMZ à proprement parler. Nous avons visité
l'endroit où a été signé l'armistice mettant fin aux hostilités
entre les troupes engagées dans la guerre de Corée. Un gradé nord-coréen nous a fait la leçon d'histoire de façon
professionnelle mais détendue. On pouvait même le photographier
alors qu'on a pour stricte consigne en Corée du Nord de ne pas
photographier les militaires. Il faisait un temps affreux :
grosse neige, froid glacial. Mais la neige cachait la laideur du
paysage, comme partout ailleurs, et donnait un éclat de pureté aux
champs normalement jaunes et ternes en cette saison. La joie que
procure généralement la neige n'a pas épargné les locaux :
nos guides s'amusaient à glisser sur la neige et à s'envoyer des
boules de neige alors que nous nous trouvions dans un endroit où la
contenance était de mise au vu de sa situation militaire. Cela m'a
donné une fois de plus une autre perspective sur la vie en Corée du
Nord. Les gens n'y sont pas des automates sans émotions qui font
preuve d'une retenue indéfectible quelle que soit la situation. Ce sont des êtres humains qui, malgré l'endoctrinement, aiment s'amuser quand l'occasion se présente.
On
nous a fait visiter une petite salle en nous expliquant la situation
géopolitique de la zone démilitarisée, juste après un petit
magasin de souvenirs, puis on nous a emmenés en bus dans la Zone
commune de sécurité (JSA) où j'étais allé depuis Séoul deux semaines auparavant. Si la visite du côté sud était minutée et
extrêmement contrôlée, au nord, on nous laissait paradoxalement
beaucoup plus de champ libre. On pouvait photographier où on
voulait, y compris les militaires, le groupe était très dissipé et
bruyant. Nous sommes montés sur le balcon du grand bâtiment
d'apparat faisant face à la zone sud, avons pris des photos de
groupe et avec les militaires, mais nous ne sommes pas descendus dans
les baraques bleues par lesquelles on peut traverser la frontière.
Ça a été une petite déception pour moi mais l'expérience de la
JSA côté nord a quand même été très bonne.
Après
la JSA, on nous a emmenés à Kaesong, l'une des plus grandes villes
du pays et première capitale de la Corée unifiée, dans un
restaurant servant un repas avec plein de petites choses à goûter.
Rien de bien nouveau cependant quand on a passé un mois en Corée du
Sud.
Néanmoins, moyennant 5 euros par personne, on pouvait commander
de la soupe de chien. Intéressé par l'expérience, je me suis fendu
de 5 euros et j'ai goûté. Beaucoup de personnes étaient révoltées
à l'idée de manger du chien, mais il le reconnaissent eux-mêmes,
c'est psychologique.
| Kaesong |
| Ouh, c'est un bon toutou ça |
Eh bien je dois dire – que Bonnie, Wolf, Puchi, Flaco, Boogie et Martigalka me pardonnent – que c'était excellent. C'était même ce qu'il y
avait de meilleur pendant ce repas : un bouillon un peu épicé
et de petits morceaux de viande très tendre. Pour être tout à fait
honnête, je ne suis pas sûr qu'on nous ait vraiment servi du
caniche. Le goût était exactement celui de l'agneau.
Officiellement, c'était du chien. En Europe, on ferait plutôt le
contraire : on vendrait du chien en le faisant passer pour de
l'agneau.
Le
repas a été suivi d'une visite d'un palais/université fondé par
un roi de Corée. Notre guide nous a conté ses exploits et nous a
montré des artéfacts produits à l'époque de ce roi, dans un
édifice typiquement coréen comme j'en ai vu des tas au sud. Notre
visite de Kaesong, une des rares villes qui n'aurait pas été rasées
par les bombardements américains et qui donc recelait encore de
vieux quartiers traditionnels, s'est terminée non pas par un tour
dans les vieilles ruelles mais par une visite du magasin de
souvenirs. Pour finir, nous n'avons pas vu le côté traditionnel de
Kaesong. La neige s'était arrêté de tomber et il s'était mis à
faire un temps magnifique qui faisait resplendir le paysage tout enneigé.
Dans le bus, je me suis assis sur le strapontin à côté du chauffeur et j'ai mitraillé le paysage avec mon appareil photo. J'étais au premier rang pour voir l'autoroute tantôt vide, tantôt remplie de paysans balayant la neige.
Le
tourisme intensif et les trois heures seulement de sommeil ont eu
raison de ma motivation à tout voir et je me suis assoupi l'appareil
photo entre les mains. Nous avons fait une nouvelle halte à la
station de repos sur l'autoroute puis nous avons poursuivi vers
Sariwon, une jolie petite ville où nous nous sommes contentés de
grimper au sommet d'un rocher sur lequel trônait une petite maison de thé de style
coréen pour admirer la vue. Le vent était glacial et nous n'avons
pas tenu bien longtemps. En bas, où le bus nous attendait, se
déroulait un spectacle autrement plus intéressant, même si la vue
d'en haut était effectivement magnifique. Nous étions à ce qui m'avait tout l'air d'un carrefour routier, en pleine ville, entouré un petit lac, d'une rivière et de petites
maisons traditionnelles et où transitaient des dizaines, voire des
centaines, de cyclistes et de piétons. Pour voir des Nord-Coréens,
c'était idéal. J'ai conscience que je parle des Nord-Coréens comme de la section primates au zoo de Beauval, mais de notre point de vue, ils sont une curiosité, puisqu'on n'en voit jamais, y compris en Corée du Nord, où les contacts sont limités.
Le
froid était mordant et nous sommes vite retournés dans le bus pour
repartir à Pyongyang. Nous avons occupé notre temps à jouer à des
jeux en groupe animés par notre accompagnateur de YPT, Troy. Pour nous récompenser d'une intense et froide
journée de tourisme, on nous a fait visiter une micro-brasserie. En
fait on est simplement allé dans un bar où on servait deux sortes de
bières – une brune et une blonde, pas mauvaises du tout – produites apparemment sur
place. Partout où nous allons, nous sommes généralement les seuls individus, en dehors du personnel.
C'est à se demander si les endroits n'ouvrent pas seulement pour
nous. La micro-brasserie n'a pas fait exception, car apparemment
seuls quelques privilégiés ayant en poche des devises peuvent y
aller. Le peuple, lui, ne fréquente pas ces endroits.
Nous avons
ensuite repris le bus pour aller au restaurant manger un barbecue de
canard, ce me semble. C'était très bon. Bien lancés grâce à la
micro-brasserie, nous avons repris des bières et je me sentais de
boire du soju, la gnôle locale, pas très forte, mais vraiment pas bonne. Au Sud, j'avais pourtant bien aimé le soju, qui passait tout seul. Vers la fin du
repas, une serveuse a commencé à jouer de l'accordéon et les
quatre autres ont chanté et dansé, essayant d'entraîner certains
d'entre nous. J'imagine qu'elles chantaient des chants patriotiques.
Le seul que j'ai reconnu, d'après l'air, c'est l'Internationale, au
son de laquelle l'Italien de notre groupe, un peu plus âgé que le reste du groupe, s'est levé pour
bafouiller les paroles. Personne à par lui et moi ne semblait avoir
reconnu la mélodie, ni même connaître la chanson. Mes compagnons
de voyage sont soit trop jeunes soit trop ignorants.
| Dave célèbre ses 24 ans en RPDC |
La
veille, au bar de l'hôtel, il y avait eu une ou deux coupures de
courant, qui n'ont duré que quelques secondes. Ce soir au
restaurant, il y a eu deux coupures qui ont duré une bonne minute
chacune, ce qui est assez long. Mon voisin de table, Dave, un
Australien, avait son anniversaire la veille et les serveuses sont
venues lui apporter un énorme gâteau, pas mauvais du tout.
L'ambiance était vraiment bon enfant, très joyeuse. Tout le monde
voulait des photos avec les serveuses ou avec l'un des rappeurs
américains venus en Corée du Nord tourner un clip pour devenir
célèbres de retour chez eux.
| Pas YMCA du tout |
| La musique traditionnelle kimilsunguiste rencontre la musique traditionnelle étasunienne |
Retour
en bus à l'hôtel, le temps d'une ou deux chansons par nos guides et
accompagnateurs – Troy a même chanté la chanson traditionnelle
coréenne Arirang – puis après être passé dans les chambres,
nous sommes redescendus au sous-sol de l'hôtel ou plusieurs
personnes étaient réunies autour des tables de ping-pong. J'ai un
peu joué, un peu rouillé mais je me suis pas mal débrouillé, puis
nous avons voulu faire un karaoké mais il y avait apparemment une
réunion d'affaires qui s'y déroulait. Les autres sont allés à la
salle de billard, moi j'ai préféré rentrer dans ma chambre pour
faire mes trucs. Et je dois avouer que ça fait du bien, après toutes ces heures d'activités de groupe, de se
retrouver seul un petit moment.
mercredi 11 décembre 2013
Pendant ce temps, au Yanggakdo International Hotel
Pékin
- Pyongyang
26
novembre 2013
Pourquoi
aller en Corée du Nord ? Quand je dis au gens que je vais faire
du tourisme en Corée du Nord, la réaction la plus fréquente, c'est
« Ah oui ? Mais je ne savais même pas qu'on pouvait y
aller. » Et même s'ils l'avaient su, cela ne leur serait
jamais venu à l'idée d'y aller.
De
fait, les gens qui font partie de mon groupe ont tous déjà une
certaine expérience du voyage. Ça je peux le comprendre :
quand on n'est jamais sorti de son patelin, c'est pas la Corée du
Nord qu'on choisirait comme première destination. Donc pourquoi
aller en Corée du Nord ? Premièrement, je pars du principe que tout lieu a
quelque chose à montrer. Pas forcément esthétique mais quelque
chose d'original ou une façon particulière de présenter les
choses. Deuxièmement, je suis allé plusieurs fois en Russie mais la première fois c'était seulement en 1994, c'est-à-dire après la
chute de l'Union soviétique, or j'aurais tellement voulu connaître
la Russie à cette époque, voir comment les gens vivaient, pouvoir
comparer les différences entre mon pays occidental et la
superpuissance communiste. J'espérais retrouver un peu de ce
sentiment en allant en Corée du Nord : voir de mes propres yeux
un endroit dont on n'arrive pas à savoir grand chose en Occident,
voir comment on vit dans un pays socialiste, malgré la différence
culturelle fondamentale qui sépare mon pays de la Corée. Enfin, comme quand ta mère te dit de ne pas regarder dans la boîte à secrets cachée dans la chambre des parents, la première chose qu'on veut faire, c'est aller voir ce qu'il y a de si secret. Les échos de la République populaire démocratique de Corée (RPDC) nous parviennent au compte goutte et je ne m'imaginais guère être en mesure, dans mon voyage organisé, de faire des découvertes que je pourrais révéler au monde, mais au moins pensais-je pouvoir guigner à l'intérieur d'un pays fermé à clef depuis près de soixante ans.
J'ai
dû me lever de bonne heure pour prendre le temps d'aller jusqu'à
l'aéroport et retrouver le Néo-Zélandais Troy, notre
accompagnateur, et le reste du groupe à 10 heures pile. Pendant
l'attente au comptoir d'enregistrement, j'ai pu rencontrer pas mal de
gens voyageant avec moi : essentiellement des Européens et des Australiens,
des Britanniques et quelques Américains. Certains voyageaient entre
amis ou en couple mais la plupart étaient des voyageurs individuels.
Il y avait une équipe de rappeurs qui venaient tourner un clip en
Corée du Nord et un type qui avait perdu son passeport le soir où
nous sommes sortis au club. Il avait des photocopies et on lui avait
dit que ça ne poserait pas de problème mais j'ai appris par la
suite qu'on ne l'a pas laissé sortir de Chine. Pour lui finie
l'aventure avant même qu'elle ne commence.
Après
les contrôles de douane et de sécurité, j'ai pris un repas chinois
et pas trop mauvais dans le seul restaurant de la zone puis j'ai
attendu patiemment avec d'autres voyageurs à la porte
d'embarquement. Il y avait pas mal de Chinois, mais aussi des Coréens
(pas du Sud, ils n'ont pas le droit d'aller au Nord), qu'on
reconnaissait aux badges de Kim Il-Sung ou Kim Jong-Il qu'ils
arboraient fièrement au revers de leur veston. J'en ai déduit que
c'étaient des personnes qui avaient mérité de sortir du pays mais
Troy m'a expliqué que beaucoup de Nord-Coréens voyageaient –
hommes d'affaires (c'est-à-dire responsables d'entreprises d'État),
sportifs, chercheurs, scientifiques – notamment en Chine mais aussi
en Malaisie, à Singapour et même en France. Quoi qu'il en soit, ce
sont quand même des privilégiés.
Nous
avons embarqué dans un avion d'Air Koryo, la compagnie nationale
nord-coréenne, où nous avons été accueillis par de jolies
hôtesses de l'air arborant elles aussi, pour la plupart, des pins' à
l'effigie des leaders de leur pays. L'avion était un Tupolev russe
en très bon état, mais à l'habillage un peu rétro. Je ne saurais
pas expliquer ce que c'est mais il y avait quelque chose de
particulier dans ce vol. On avait plutôt l'impression de prendre un
bus et il y avait une ambiance surannée mais c'est peut-être parce
que je savais où je me trouvais et où j'allais. On nous a servi un
hamburger froid – pas vraiment le genre de nourriture à laquelle
on s'attend en Corée du Nord – pas génial mais mangeable. Le vol
a duré deux heures, qui sont passées très vite. À l'approche de
Pyongyang, ceux qui étaient près du hublot pouvaient admirer les
montagnes nord-coréennes, à certains endroits enneigées, et faire
connaissance de haut avec le pays. Moi j'étais côté couloir alors
j'ai demandé à un camarade de prendre les photos pour moi.
Puis
l'avion s'est posé. Il est venu stationner juste devant l'aérogare,
comme un bus, et nous sommes descendus, avons marché 20 mètres sur
le tarmac et sommes rentrés dans le petit local, pas plus grand
qu'un aéroport régional français. À la sortie de l'avion, nous
avons été autorisés à prendre des photos de l'avion, mais nous
avions pour consigne de ne pas prendre de photographies de
l'aéroport. Pas particulièrement choquant, dans la mesure où ce genre de restrictions existent dans beaucoup d'aéroports, y compris en Europe. Le contrôle des passeports se faisait là,
à l'entrée. Il y a eu quelques problèmes avec mon cas, je ne sais
pas pourquoi. L'agent qui examinait mon passeport et son chef
essayaient de faire quelque chose avec mon passeport mais je pense
que c'était un problème technique. Quand il a comparé ma photo de
passeport datant de mon ère précapillaire et ma trogne fleurie, le
type a fait une moue, puis a eu l'air de dire « ouais, ça doit
quand même être lui », puis il a fait encore une ou deux
manipulation, m'a posé sous le nez la feuille de douane que j'avais
remplie dans l'avion en me demandant où je vis. Je lui ai montré
que j'avais écrit Ornex, il a répété, presque sans accent
« Ornex » (en prononçant le X). Quelle rue ? -
Avenue de Vessy. - Aaah, Vessy (sans accent). Il m'a rendu mon
passeport, et avec un sourire en sus. Ça, je ne m'y attendais pas de la
part d'un militaire en Corée du Nord.
Récupération
des bagages, confiscation provisoire du téléphone portable et du
passeport, scan des bagages, détecteur de métaux. L'entrée en
Corée du Nord s'est faite sans problème, assez rapidement. J'ai
récupéré mon téléphone – qui ne me sert à rien de toute façon
puisque non seulement on ne peut pas se connecter à Internet mais en
plus on ne peut même pas prendre le réseau de téléphonie mobile
locale – et je suis sorti humer le bon air non pollué de la Corée
du Nord. Je suis en Corée du Nord ! Je suis dans un des pays les plus fermés au monde. Mon esprit s'est évadé un instant au-dessus d'une carte du monde en se concentrant sur ce petit bout de territoire en Asie de l'Est, coincé entre une Chine ultralibérale, un voisin-frère coréen opulent et un bout de Russie-ancien allié, à quelques encablures de l'ancien bourreau japonais, aujourd'hui ultra-développé. Dans ma tête, j'ai passé en revue les images de la Corée du Nord que je connaissais : ces foules qui pleurent à la télé le décès de Kim Il-sung puis celui de Kim Jong-il, les fusées lancées vers la mer du Japon, les parades militaires, les petits écoliers virtuoses de 5 ans jouant sur des guitares presque plus grosses qu'eux et exécutant une chorégraphie simple mais millimétrée, la bande-dessinée Pyongyang, de Guy Delisle, les photos de Kim Jong-il regardant des trucs au cours de ses diverses visites de propagande.
Un guide nous attendait à
la sortie. Je n'ai pas osé m'aventurer très loin car je ne voulais
pas causer de problèmes mais j'ai eu le temps de me rendre compte
que la piste de l'aéroport n'est pas du tout séparée du reste du
monde par un quelconque grillage. En théorie, j'aurais pu sortir de
l'avion et faire le tour de l'aérogare et je serais entré en Corée
du Nord en une minute. Bon, je ne vois pas bien pourquoi j'aurais
fait ça, surtout que je n'aurais pas pu récupérer ma valise, mais
ça me semble curieux du point de vue de la sécurité. On arguera que les immigrants ne se bousculent pas au portillon de la RPDC, mais même, en admettant qu'un esprit subversif – pour autant que l'efficace propagande n'ait pas réussi à éradiquer toute subversion – décide de faire sauter le hub aéroportuaire (un bien grand mot) ou la flotte aérienne (un autre grand mot) de la Corée du Nord, il n'aurait qu'à passer en sifflotant sur le côté de l'aérogare avec son engin explosif.
Première
impression de la Corée du Nord : quand je suis entré dans la
petite aérogare, j'ai dit à un de mes camarades « je
crois qu'on vient d'atterrir en 1950 ». C'est vrai que
l'installation était rudimentaire mais il y avait aussi des
comptoirs tout neufs pour les douaniers, des écrans LCD au mur pour
afficher les informations sur les trois vols de la journée, plusieurs scanners. Sur le tarmac,
divers véhicules de service s'affairaient. Le tout sous la
bienveillante supervision du grand leader et du cher leader, en photo
au-dessus de la sortie de l'aérogare. À l'extérieur, un tout petit
parking, quelques voitures modernes dessus (surtout des marques
chinoises, pour autant que je puisse en juger) et même des Mercedes
(mais pas des modèles récents). Au-delà de cette esplanade de 50
mètres de largeur, une route surélevée sur laquelle passaient des
civils à vélo et à pied, ainsi que des tas de militaires et des
ouvriers transportant des matériaux de construction, probablement
pour la nouvelle aérogare qui est en train de sortir de terre. Et
encore plus loin, des immeubles gris et impersonnels sous un ciel
gris (mais pas forcément impersonnel). Je ne savais pas trop à quoi
m'attendre en ce qui concerne la population locale. J'imaginais
vaguement que nous croiserions des autochtones mais qu'on ne pourrait
pas les approcher du tout. En fait, on se mêle à la population, même
si, bien sûr, la communication est difficile car les locaux ne
parlent que coréen et que, de mon côté, je maîtrise mal la langue de Psy, surtout dans sa variante septentrionale.
Nous
avons attendu que tout le groupe soit réuni, puis nous avons été
séparés en deux groupes qui ont chacun monté dans un bus.
Pendant le trajet, un de nos trois guides nous a souhaité la
bienvenue. Ils sont tous très sympathiques, répondent aux questions
sans problème, souriants. Le speech qu'on a eu a été habilement
amené pour nous expliquer qu'il ne fallait pas prendre des photos de
militaires notamment. Le paysage était très intéressant entre
l'aéroport et le centre de Pyongyang. Une rivière, des immeubles
modernes et des gens, plein, sur des vélos ou à pied, en train de
vivre leur vie d'habitants de la Corée du Nord. Nous avons passé
des champs, des monuments aux dirigeants.
Puis
nous sommes arrivés dans le centre de Pyongyang. La route est
devenue meilleure et les immeubles paraissaient mieux entretenus. Au
bord des grandes avenues s'alignaient des immeubles de bureaux ou
d'habitation massifs comme on en voit beaucoup en Russie, ainsi que
des monuments ou édifices de pur style socialiste monolithique. Nous
nous sommes arrêtés sur une place avec deux portraits géants des
deux Kim décédés où, malgré le froid, traînaient ou passaient
pas mal de gens qui faisaient à peine attention à nous. Certains
parlaient dans un téléphone portable, d'autres discutaient
face-à-face. Leur accoutrement n'était pas la tenue austère à
laquelle je m'attendais. Il y avait un peu de couleur dans les
vestes. Bref, j'ai découvert une Pyongyang plus riche et moins
glauque que prévu. Avant de remonter dans le bus, on nous a proposé – mais sans trop de pression, mais en nous faisant comprendre que ce serait mieux –
d'acheter des fleurs à déposer plus loin devant les statues
massives en bronze de Kim Jong-il et de Kim il-Sung, les plus grandes statues de bronze au monde et, a fortiori, les plus grandes statues de bronze de Kim Jong-il et de Kim Il-sung.
Nous
sommes arrivés sur la place à la tombée de la nuit au moment où
le monument s'éclairait. On nous a enjoint de nous mettre sur deux
rangs. Ceux qui avaient un bouquet de fleurs ont pu aller le déposer
à l'endroit prévu à cet effet, au pied des deux statues, puis nous
sommes revenus à nos places sur deux rangs et, ensemble, nous nous
sommes inclinés en signe de respect pour les deux dirigeants. Il
n'était pas question de ne pas le faire. On avait été prévenus,
nous avions accepté de nous plier (si je puis dire) aux règles du
jeu, quelles que soient nos convictions. J'ai essayé d'imaginer la
scène et j'aurais voulu que quelqu'un nous prenne en photo. La
police secrète s'en est peut-être chargé ? Ensuite nous avons pu
faire le tour de la place pour admirer le monument de loin, assez
impressionnant, dois-je avouer, et, face aux statues, la rivière et,
au-delà, Pyongyang quasiment plongée dans le noir, alors qu'à
quelques mètres de nous se dressaient de grandes tours toutes neuves
et décorées de lumières de couleur. Nous avons pu voir que nous n'étions pas les seuls à venir montrer notre respect aux dirigeants de la Corée du Nord. Des groupes d'adultes, d'écoliers et même des mariés et leurs invités sont venus s'incliner devant les deux statues de bronze géantes. Des jeunes filles ont ensuite entrepris – « volontairement » – de balayer les marches menant au monument.
Nous
avons refait un petit tour en bus pour aller au restaurant. Le
chauffage n'avait pas été mis en route et il y faisait froid mais
la nourriture était très bonne. Contrairement à l'habitude à
laquelle je m'était fait en Corée du Sud, ils n'apportent pas des
petits légumes à manger en même temps que le reste du repas, mais
plusieurs plats qui se sont succédé : kimchi, poulet,
omelette, calamar, porc, riz, soupe de nouilles au poulet. Excellent et copieux.
Enfin,
on nous a amenés à l'hôtel, le Yanggakdo, là où séjournent la plupart
des étrangers en visite à Pyongyang, une tour monumentale de plus
de 40 étages, éclairée au milieu d'une île alors que le reste de
la ville est pour ainsi dire plongé dans le noir, très luxueux à
l'intérieur – luxe style années 1970-80 – y compris les
chambres, qui sont équipées d'un téléviseur (cathodique) diffusant la chaîne du pouvoir, des chaînes chinoises et la BBC, de lits
confortables et d'un frigo et dont la salle de bain dispose de tout ce
qu'il faut pour être propre. Le téléphone est un vieux modèle
qu'on rencontrait fréquemment en France dans les années 1990. Tout
ce qui est moderne (urinoirs, sèche-mains, frigo) est assez
généralement de provenance chinoise et le reste, c'est de la
récupération de bon matériel un peu obsolète, comme le téléphone
ou la télé JVC. Et ça a l'air de s'appliquer aux autres endroits
qu'on a vus, y compris aux voitures, qui sont récentes et de
fabrication chinoises. D'ailleurs j'imaginais qu'il y en aurait
beaucoup moins, mais apparemment certaines personnes réussissent à
bien tirer leur épingle du jeu.
Je
partage ma chambre avec le Québécois Antoine. Nous sommes descendus
à 20h30 pour boire un coup au bar, où ils servent de la bière
brassée localement à l'hôtel. Les serveuses et l'ensemble du
personnel de l'hôtel n'est pas bien bavard – toujours un problème
de communication interlinguistique – mais souriant. J'ai bu deux
bières tout en étant allé faire un tour dans le lobby de l'hôtel
pour voir ce qu'il y avait. J'ai trouvé des cartes-postales et des
timbres à une petite poste ouverte 24 heures, au comptoir de laquelle
se trouvaient deux dames rigolotes et très aimables qui m'ont aidé
à coller les timbres sur les cartes, car j'avais beau les lécher,
les timbres n'adhéraient pas. Il faut passer le doigt dans un pot de
colle et l'appliquer au dos du timbre.
Je
voulais partir tôt après mes deux bières mais j'ai été pris dans
la conversation avec Chris, un des responsables de YPT, et les autres
et je me suis laissé entraîner au sous-sol de l'hôtel, où se
trouvent trois lignes de bowling. D'autres avaient entamé une partie
alors je me suis contenté de discuter sur place. On m'a quand même
laissé lancer la boule deux ou trois fois, avec des résultats
mitigés. J'ai essayé d'engager la conversation avec les serveuses
en leur montrant une fresque murale assez kitsch représentant une
montagne. Une m'a dit le nom de la montagne et une autre m'a dit
« karaoké », essayant de m'attirer, moi et mes camarades de voyages, vers la salle de karaoké au bout du couloir afin que nous y laissions quelques devises.
Après la partie de bowling, plusieurs d'entre nous sommes allés
beugler dans le micro. Ce n'était définitivement pas la même
qualité de chant qu'avec mes collègues à Séoul mais c'était
amusant tout de même. Résultat des courses, je suis rentré à ma
chambre presque à 2 heures du matin, mais pour ne pas trop perdre de
mon expérience unique dans ce pays unique, j'ai préféré me priver
(encore une fois) de sommeil pour l'écrire ici même. Le réveil à
6h20 va être difficile.
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