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samedi 2 août 2014

Pendant ce temps, à Pékin


Pékin
3 décembre 2013


Toujours un peu en convalescence, avec une toux persistante et une fatigue générale, je me suis permis de me la couler un peu douce ce matin, traînant au lit et n'émergeant de ma chambre qu'un peu avant 13 heures. Néanmoins, le reste de ma journée touristique a été bien rempli.
 
Je me suis dirigé vers la Cité interdite en passant par les petits hutongs pour aller dans un parc où on peut monter sur une colline pour voir la ville et notamment la Cité interdite de haut. En avançant vers mon but, je me suis aperçu que la distance depuis l'entrée nord de la Cité interdite est inversement proportionnelle au nombre de chauffeurs de rickshaws proposant de m'emmener ici ou là. C'était le milieu de la journée, le soleil était encore assez haut au sud, or la colline est située au nord de la Cité interdite, ce qui signifie que toutes les photos auraient été à contre-jour. Pas con, le mec.

Alors j'ai préféré remettre à plus tard mon ascension de colline et j'ai poursuivi quelques centaines de mètres plus loin pour profiter du parc Beihai, et notamment de l'île sur laquelle se trouve un joli petit temple bouddhiste. Le cadre est bucolique. À peine les portes du parc franchies, on se trouve coupé de l'agitation de la ville. L'île se trouve sur un grand lac qui, malgré la douceur de la journée, était gelé. De la musique orientale provenait de l'île : des personnes d'âge mûr dansaient en costumes. Il ne s'agissait ni d'un bal, ni d'une démonstration de danse d'une province particulière de la Chine mais, je pense, d'une activité sociale entre personnes du même âge, qui par ailleurs leur procurait une forme d'exercice physique agréable.

Je me suis promené sur l'île en suivant le chemin pour arriver au sommet d'une colline où se dresse une tour blanche, qui a une vocation religieuse, mais je ne sais plus laquelle. Avant d'y parvenir, j'ai traversé des temples, sonné trois fois une cloche pour me porter chance pendant un an [pas d'amélioration notable au moment de la publication du présent billet], observé diverses divinités religieuses, dont certaines en train de copuler (du coup je me demande si j'étais bien dans un lieu de culte bouddhiste), puis j'ai grimpé une bonne cinquantaine de marches bien raides. D'en haut, c'est pas mal mais il y a beaucoup de végétation qui obstrue la vue. Je suis descendu de mon promontoire en passant faire un tour dans une grotte pas du tout intéressante mais pour laquelle, comme tout le reste, il faut débourser quelques yuans.

Sorti du parc, je me suis retrouvé dans une petite ruelle marchande très animée où les gens du quartier venaient faire leur marché. C'était la première fois, je crois, que je voyais un petit marché de ce style en Chine. Un lieu de commerce à taille humaine. Quelques mètres plus loin se trouvait l'entrée du parc Jingshan, où, là aussi, des gens pratiquaient des exercices physiques, notamment du taï-chi, ou simplement faisaient des pas rapides en écartant gracieusement les bras. Un type faisait des enchaînements avec les bras qui semblaient provenir d'un art martial, tandis que d'autres simplement s'exerçaient au saxophone ou à d'autres instruments. Moi aussi j'ai fait mon petit exercice physique du moment en montant au sommet de la colline pour aller admirer la vue sur la Cité interdite. Le soleil était encore haut et éblouissait quiconque souhaitait jeter un œil à la merveilleuse Cité interdite, dont la majesté se révèle encore mieux avec un peu de recul. On voit que c'est un immense village carré aux maisons bien rangées et serrées, uniformes, riches, traversées par une ligne de temples colorés et de place grandioses. Le Bouddha du parc Jingshan a une bien belle vue du haut de son promontoire.

Envisageant d'aller au temple des lamas (les religieux, pas les animaux) en sortant du parc, je me suis dirigé vers le nord mais après consultation du plan, je me suis rendu compte que c'était un peu loin à pied. Et puis, des temples, j'en avais déjà vu plein. Je me suis dirigé vers une station de métro en traversant un quartier populaire où j'ai observé des personnes âgées s'attrouper autour de jeux d'échecs chinois alors que des pongistes par dizaines jouaient juste à côté.

Pour changer des temples, j'avais eu la curieuse idée d'aller voir un grand marché aux puces plus au sud-est, ce qui m'a permis de faire une nouvelle expérience sociale. Pas le marché, non : prendre le métro de Pékin à l'heure de pointe. J'avais l'impression que le milliard et des brouettes de Chinois étaient tous dans les sous-sols de leur capitale, quand j'ai fait mon petit trajet. Serrés comme des raviolis vapeur dans les rames, pris dans le courant des tunnels de correspondance, duquel il n'est pas permis de sortir. Au retour, coincé au fond de la rame, j'ai cru que je ne pourrais pas sortir à mon arrêt, car personne ne descendait du train. J'ai dû jouer des coudes pour pouvoir respirer à l'air libre recyclé de la station de métro.

Le marché a été une petite déception. Je pensais qu'il me resterait une heure avant la fermeture pour pouvoir chiner (et non pas chinoiser) un peu. Pas que je voulais rapporter un fauteuil Louis XV ou un chien de faïence, même pas un cendrier Ricard, mais je voulais voir ça par curiosité. Et si par hasard je voyais un bel atlas, qui sait ? Mais il faisait déjà nuit, les lumières étaient rares et on rangeait les étals. J'ai fait le tour des travées pour voir s'il y avait autre chose que les vendeurs de pierres puis je suis tombé sur une grande esplanade qui devait être le coin vide-grenier. De nuit, à l'heure ou tout le monde remballait et où on commençait à faire le ménage, la place ressemblait à un campement informel où l'on ne distinguait plus vraiment les babioles à vendre des détritus jonchant le sol.

Ma prochaine étape était le « marché de nuit », célèbre pour ses brochettes originales. En sortant du métro, j'ai suivi la foule et je me suis retrouvé dans une grande avenue commerçante piétonne tout illuminée. Quel heureux répit de pouvoir marcher, même si la rue était bourrée de monde, sur un espace large sans voitures, ni vélos, ni vélomoteurs pouvant arriver de n'importe quelle direction à n'importe quel moment. Les vélomoteurs sont d'autant plus dangereux que beaucoup sont électriques et silencieux et qu'ils arrivent vite et souvent sans phares la nuit. Rien de tout cela ici. Je suis rentré dans une grande librairie où je me suis acheté un petit atlas du monde en chinois (à défaut d'un grand) puis j'ai remonté la rue jusqu'au marché. Une ou deux jeunes femmes sont venues m'aborder, magnétisées par mon charme et mon charisme, mais aussi voyant en moi un pigeon à plumer en m'emmenant dans un bar et en me laissant la note. Non, désolé, pas ce soir.

Je suis tombé sur la rangée d'étals de nourriture du « marché de nuit » un peu plus loin. Entre les classiques brochettes de porc, les kebabs d'agneau et les canards laqués, les commerçants taquins proposent aux touristes réprimant un certain dégoût des brochettes de serpent, de gros vers ou de scorpion. Le serpent, pas de problème ; les gros vers, je prends pour excuse que j'en ai déjà mangé en Corée ; le scorpion, bien frit, je pourrais le mettre dans ma bouche. Mais il y a un truc qu'on ne mettra pas près de mon visage, même frit, ce sont les grosses araignées. Pas question. Je suis parti en comptant bien revenir avant mon départ pour l'Europe, si possible avec un témoin (je pense à Antoine). En attendant, j'ai pris une brochette de fruits caramélisés, vraiment pas aussi bonne que celle de la veille.

Objectif suivant : me faire couper les tifs. Dans les hutongs, on voit souvent des rouleaux verticaux noir et blanc ou rouge et blanc qui tournent devant un magasin. Ils annoncent la présence d'un coiffeur. Je me suis dirigé vers mon hôtel et je suis rentré chez le premier coiffeur qui semblaient s'occuper des hommes. J'ai demandé au type s'il pouvait me prendre pour les cheveux et la barbe mais il a un peu paniqué et m'a gesticulé que la barbe, c'était pas possible. Dans ce pays où les gens sont globalement imberbes, je comprends qu'une belle barbe flamboyante comme la mienne puisse intimider mais y donner un coup de tondeuse, ça ne demande pas d'avoir un doctorat en capilliculture, quand même ! Je pense cependant qu'il y a eu un petit malentendu avec le jeune homme, d'autant plus probable que nous communiquions essentiellement en gestes. Il a dû croire que je voulais être rasé. Nenni ! Je l'ai compris quand je suis rentré chez le second coiffeur, qui a tout d'abord refusé, mais j'ai insisté en me rendant compte que ma formulation gestuelle n'était peut-être pas assez claire. Il a sorti la tondeuse, j'ai opiné et j'ai eu droit à un shampoing, une coupe aux ciseaux et une taille de la barbe pour 30 yuans (3,60 euros), avec en prime au moment de payer, le show d'une énorme sauterelle que les gars qui traînaient au salon de coiffure se trimballaient et avec laquelle ils jouaient. Un monstre. María aurait adoré.

Je suis rentré à l'hôtel avec au moins huit kilos de poils en moins, j'ai acheté un peu d'eau et des biscuits pour ma rando à la grande muraille de demain, puis je suis allé manger. Dans un hutong, j'ai vu un restaurant de spécialités du Yunnan qui m'avait l'air agréable et propre, où j'ai mangé un très bon porc sauté à la citronnelle et au piment. Un peu épicé, du coup, même pour moi. J'ai fini le repas par un cheesecake du café de l'hôtel, puis je me suis mis au travail à l'ordinateur. Pfiou. Ça se termine enfin ! Pas de publication ce soir sur Internet, il est déjà trop tard.

vendredi 17 janvier 2014

Pendant ce temps, à la Cité interdite

Pékin
2 décembre 2013

 Donc a priori une longue nuit de sommeil, bercé par le roulis du train. La couchette était étroite et dure et suivant que le chauffage était en route ou non, il faisait tantôt trop chaud, tantôt trop froid. Je me suis réveillé à peu près vers 7 heures, quand tout le monde a commencé à s'agiter pour descendre à Tianjin.
Le soleil se lève sur la ligne Dandong-Pékin
Le train est arrivé avec un peu de retard, je pense, à Pékin. Je devais trouver une consigne pour laisser ma valise et partir sur-le-champ à la Cité interdite, où j'avais rendez-vous avec Antoine à 9h30. Le train étant arrivé seulement un peu avant 9 heures, je n'avais pas le temps de m'asseoir prendre un petit-déjeuner et me brosser les dents, d'autant plus qu'une fois le train arrivé, on est entraîné vers la sortie de la gare et on ne peut plus y rentrer, à moins d'avoir un billet pour un train en partance.

Je suis arrivé à l'heure au rendez-vous mais il y avait de longues files d'attente pour la sécurité. Je me demandais comment j'allais retrouver Antoine, mais il ne devait pas être loin. Le Premier ministre britannique était, semble-t-il en visite officielle à Pékin, d'où les drapeaux britanniques et les contrôles de sécurité. Il se trouvait qu'Antoine était dans la file à côté et qu'il me faisait de grands signes pour que je le rejoigne. J'ai passé les contrôles de sécurité avec ma grosse valise sans souci aucun, on ne l'a même pas vérifiée. Nous avons été alpagués par des dizaines de soi-disant guides qui nous proposaient avec insistance de nous faire visiter la Cité interdite. Nous les avons tous refusés. J'ai trouvé une consigne pour laisser ma valise où on m'a expliqué avec les plus grandes difficultés que je pouvais la récupérer à la porte nord de la Cité interdite, ce qui me permettrait de visiter le palais sans avoir à revenir sur mes pas. Super pratique. C'est aussi là qu'on a appris que la Cité interdite fermait aujourd'hui à midi, comme tous les lundis, ce qui ne nous laissait qu'une heure et demie pour en faire le tour.
La Cité interdite, à Pékin
Finalement, une heure et demie, c'est suffisant. On aurait peut-être pu visiter certaines sections pour lesquelles il fallait payer un supplément ou des recoins cachés, mais nous avons vu l'ensemble. Cela m'a rappelé le palais Gyeongbokgung à Séoul : plusieurs édifices luxueux dans une enceinte fermée, mais la Cité interdite dégage davantage de grandeur, selon moi. Peut-être ce sont les proportions qui donnent à l'ensemble son intérêt esthétique. Nous avons eu en outre la chance d'être gâtés par un temps magnifique et une belle lumière matinale. J'avoue que je n'ai pas grand chose d'autre à dire sur la Cité interdite. Une belle visite quand même.
Cité interdite
À la fin de la visite, à la porte Nord, j'ai effectivement récupéré ma valise. Lonely Planet nous avait prévenus mais à la sortie de la Cité interdite, des chauffeurs de rickshaws par dizaines nous proposaient leurs services pour une somme modique. Ils s'adressent à tout le monde. Mais quand on traîne une grosse valise et que, de surcroît, on déplie une carte de Pékin, on a l'impression qu'ils sont des milliers à se jeter sur nous. On a beau s'éloigner, il en vient toujours un autre qui a l'air de penser qu'il est le premier. En fait il a forcément vu qu'on a dit non aux 25 premiers et que, donc, il n'y a pas de raison pour qu'on lui dise oui à lui. Nous nous voulions seulement nous éloigner pour trouver un endroit où manger. Des gars nous suivaient pour nous vendre des babioles. Un type m'a montré un dragon en pierre rouge qu'il me proposait à 100 yuans (12 euros). Malgré mes refus, il insistait, baissant le prix à chaque fois. « 100 yuans ! Non ? Allez, 50 yuans ! Non ? 40, 40 yuans ! 30 yuans, allez ! 20 yuans ! » Puis après une pause, il revient : « 10 yuans ! ». Non, même pour 1,20 euro, je ne veux pas d'un dragon rouge, merci. Puis on voit une série de personnes lourdement handicapées qui font la manche : un type qui a une jambe retournée, un autre type torse-nu à qui il manque un bras, une femme sans jambes.
Cité interdite
Finalement, heureusement que je n'ai pas trouvé de consigne à la gare et que j'ai pu laisser ma valise à la Cité interdite, et qu'en plus j'ai pu la récupérer côté Nord, parce que mon hôtel se trouve à deux pas de là. J'y suis allé en compagnie d'Antoine pour déposer mes affaires et prendre une douche, puis nous sommes allés manger dans un boui-boui juste à côté. J'ai enfin de nouveau un peu d'appétit. Je me suis même offert un dessert : une brochette de fraises caramélisées. Très savoureux.
Un vendeur ambulant de fruits caramélisés
Après un café chez McDo pour Antoine, nous avons pris le métro puis l'autobus pour aller au 798 Art District, un quartier de galeries d'art qui ont pris possession d'une ancienne usine pétrochimique. Le site est intéressant, certaines galeries aussi, mais beaucoup étaient fermées parce que, encore une fois, c'est lundi, et que le lundi, comme partout, c'est relâche.
Au 798 Art District, à Pékin, un ancien complexe industriel reconverti en quartier d'art
Tous les deux un peu cassés, nous sommes chacun rentrés chez soi nous reposer avec la perspective éventuelle de sortir dans un bar avec d'autres compagnons du voyage en Corée du Nord. Il devait m'envoyer un courriel en arrivant à l'hôtel pour me tenir au courant, or lui n'avait pas reçu d'informations, donc chacun a passé la soirée chez soi. Et c'est pas plus mal, un peu de repos. J'ai passé l'essentiel de la soirée à parler de ma journée à mon ordinateur.
Une jeune Pékinoise branchée au 798 Art District
Je suis sorti vers 21h30 pour trouver quelque chose à manger. À cette heure-ci, dans la bouillonnante capitale chinoise, les gens sont déjà couchés, visiblement. Presque rien n'est ouvert. Il n'y a quasiment plus de circulation dans la rue. Il n'y a guère que quelques chaînes de restauration rapide, comme McDonald's, qui sont ouvertes. Sinon, pour ainsi dire rien. Quelques personnes éméchées marchent bras dessus bras dessous en titubant, une Européenne promène son chien, quelques personnes rentrent chez elles d'un pas pressé pendant que les derniers magasins tirent le rideau de fer. À 22 heures. Même à Divonne-les-Bains, 6 000 habitants, en France, il y a plus d'activité que ça à 22 heures. Je me suis offert une part de gâteau au chocolat au café de l'hôtel, dont je me suis délecté dans ma chambre.

samedi 7 décembre 2013

Pendant ce temps, à Pékin

Séoul – Pékin
23 novembre 2013

Le réveil a été dur comme peut l'être un réveil après trois heures de sommeil et une nuit arrosée. Mais tout était déjà prêt il n'y avait quasiment plus qu'à partir. J'ai pris une dernière fois une maudite douche sans pression avec de brusques changements de température – spécialité de V Mansion – pour ne pas trop incommoder mon futur et éventuel voisin d'avion puis nous nous sommes mis en route, laissant Seamus (comme se faisait appeler le gardien de V Mansion) ronfler sur le canapé.
En route vers l'aéroport, pendant un transfert dans le métro, nous avons vu Mena qui, lui aussi, partait à peu près à la même heure que moi. María partait un peu plus tard mais elle m'accompagnait pour ne pas se perdre dans le métro et pour être tranquille à l'aéroport bien à l'avance. Moi en revanche je suis arrivé juste à temps pour attraper mon vol. J'ai profité de l'Internet gratuit et libre de l'aéroport pour faire des vérifications de dernière minute sur le meilleur moyen de contourner les restrictions qui s'appliquent à l'Internet en Chine puis j'ai embarqué en ne manquant pas de dire au revoir à María, qui m'a supporté pendant presque un mois. Félicitations à elle et merci pour la bonne compagnie. Mieux vaut voyager seul que mal accompagné, mais bien accompagné c'est encore mieux.

Pendant le vol, j'ai eu la bénédiction d'avoir un Chinois envahissant à côté de moi. C'est limite s'il ne dormait pas sur moi. En tout cas l'accoudoir du milieu, c'était le sien, surtout quand il voulait me parler, ou quand il aspirait ses nouilles au poulet. Il était sympa mais je n'étais pas d'humeur à parler. Je dois dire que j'appréhendais un peu l'arrivée en Chine. Après un mois intense à profiter d'un pays développé propre, aux mœurs douces, je n'ai pas eu le temps de me préparer à ce que j'imaginais être une ville chaotique, surpeuplée, bruyante, sale, avec des gens brusques qui crachent partout. Mais la transition s'est faite en douceur, par un aéroport moderne sans files d'attente, où tout est clairement indiqué en anglais. La douanière m'a dévisagé un moment en comparant ma trogne à la photo sur mon passeport – qui date de quand j'étais rasé – et elle m'a demandé avec circonspection quel était mon nom complet. Paris, Jean-Michel, que je lui réponds, conformément à ce que j'avais inscrit dans la fiche d'entrée. Mais elle voyait que j'avais un nom à rallonge sur mon passeport. « Et Christophe, Charles », demanda-t-elle en massacrant mes deuxième et troisième prénoms. Ah ben oui, c'est moi aussi, que je lui réponds. Elle a hésité encore deux secondes avant d'apposer le tampon, puis schlak ! j'étais admis en Chine.
Je ne savais pas du tout comment me rendre à l'adresse de mon hôtel. J'avais le coordonnées sur mon téléphone avec un bout de carte, mais je ne savais pas à quelle station de métro descendre. Je suis quand même monté dans le train express pour le centre-ville – ce qui me semblait une chose raisonnable à faire –, un peu dans les vapes, le cerveau à moitié éteint, en me disant que je trouverais bien un moyen. Le temps était clair et il avait l'air de faire bon à l'extérieur. Dans une certaine mesure le paysage me rappelait la Russie : grands ensembles d'immeubles, forêts de bouleaux, peu de relief, petites routes pour mener aux habitations, usines. Puis le train s'est engouffré dans un tunnel et en ressortant nous étions en ville : Pékin et son smog. C'est alors que mon cerveau s'est mis en route, j'ai sorti la carte fournie par Lonely Planet, les indications de mon petit plan sur mon téléphone, j'ai recoupé les informations et tout fut d'un seul coup très clair. Pof, pof, arrivée au terminus du train express de l'aéroport, changement pour la ligne 2 du métro (style soviétique pauvre : grande halle avec quai central, piliers simples recouverts de carreaux appartenant normalement à une salle de bains), direction un truc en chinois, sortie à Qianmen et voilà ! Y'a plus qu'a trouver la ruelle.

En sortant de la rame de métro, j'avais aperçu un Occidental habillé comme un clodo avec des chaussures qui avaient l'air d'avoir traversé le désert, avec pour tout bagage un sac plastique. Je me suis demandé ce qu'il faisait là. Bon, peut-être un ancien banquier venu travailler en Chine qui est devenu fou, ou un truc du style. Une curiosité locale quoi. Bon, je me concentre à nouveau sur mon hôtel. Je sors du métro, je croise la foule qui se presse pour rentrer et qui doit passer au scanner tous les sacs, bagages, etc., je descends et remonte avec ma valise trois séries d'escaliers pour pouvoir traverser les rues en toute sécurité. Je consulte mon plan en bon touriste paumé que je suis et je me lance le long de l'avenue. Je marche pendant cinq minutes avant de me rendre compte que je ne devrais pas être là. La bonne nouvelle, c'est que j'ai vu la place Tien An Men. La mauvaise, c'est que je suis parti dans la mauvaise direction. C'est alors que mon clodo occidental vient marcher près de moi pour me demander en anglais si je ne suis pas perdu. Je lui dit que c'est bon, que j'ai retrouvé mes sens et que je suis désormais sur la bonne voie. Puis nous avons commencé à parler, je lui ai dit que j'étais désorienté parce que je venais d'arriver. Lui m'a dit qu'il était arrivé il y a deux jours de Mongolie et qu'il cherchait une banque. De Mongolie? Et tu es arrivé comment, lui ai-je demandé. À pied. Ce mec a 23 ans et fait le tour du monde à pied. Ses chaussures ont effectivement traversé le désert. Il est parti d'Italie il y a presque deux ans, a traversé l'Europe et le Caucase, l'Asie centrale, l'ouest de la Chine et la Mongolie pour arriver à Pékin. Après, il va marcher deux semaines jusqu'à la côte chinoise, prendre un bateau pour la Corée, traverser la péninsule, prendre un bateau pour le Japon, traverser le Japon, trouver un bateau pour les États-Unis, faire coucou à ses parents dans le Minnesota et continuer sa route jusqu'à l'Italie. Pour traverser l'Atlantique, il avait embarqué sur un voilier à destination des Pays-Bas qui a été percuté par une baleine. L'équipage a été sauvé par un cargo, ce qui les a amenés en Italie. Ce type est mon héros. Il est le voyageur que je voudrais être. Ses amis lui ont créé une page Facebook pour l'encourager et suivre ses déplacements : Andrew's great adventures. Il m'a accompagné jusqu'à mon hôtel, paumé dans un hutong, une ruelle animée du centre-ville de Pékin, à proximité de la belle rue Qianmen, piétonne et bordée de beaux bâtiments de type un peu européen datant du 19e siècle.
J'aurais voulu payer à boire à Andrew, mais il fallait absolument que je trouve un endroit pour faire ma lessive (je suppose qu'il n'a pas les mêmes priorités) et que je me repose. Nous nous sommes quittés là, mais je suis vaguement en contact avec lui par sa page Facebook (https://www.facebook.com/AndrewSiess?fref=ts). L'hôtel est charmant, dans une maison traditionnelle à cour carrée, où j'occupe une chambre petite mais confortable donnant sur la cour. La douche est dans les toilettes mais j'ai enfin une grande serviette pour me sécher, et non pas un de ces petits bouts de tissus ridicules qu'on nous prête dans les hôtels coréens. Une réceptionniste m'a montré où je pouvais faire ma lessive, chez une tailleuse en fait, dans ma ruelle. Je lui ai confié mes affaires sales de deux semaines, qu'elle a méticuleusement sorties – slips et chaussettes compris – pour compter le nombre d'articles et me faire le devis. Nous avions du mal à nous comprendre mais devant mon tas de sous-vêtements malodorants et colorés, j'ai saisi que cela me coûterait 15 euros et que je pourrais venir récupérer le tout le lendemain à 16 heures.

Je suis retourné dans ma chambre publier un billet pour mon blog, ce qui m'a pris une bonne partie de la soirée, pour vous, mes nombreux fans. Un peu avant 22 heures, je suis sorti chercher à manger dans les ruelles alentours. Beaucoup de néons, de restaurants, de vendeurs ambulants. Des rabatteurs, des magasins de bonbons chinois très colorés. J'ai commencé par faire un tour du quartier en remontant l'avenue piétonne Qianmen, déjà plus très animée. J'ai voulu rentrer dans un resto réputé où on sert un excellent canard rôti, mais la fille de la réception m'a dit la bouche pleine de biscuit qu'ils fermaient à 20 heures. Soit, c'est pas les restos qui manquent. La Chine, c'est un peu le plus grand restaurant chinois du monde. Il y en a partout. Mon choix s'est porté sur un grand resto plein de Chinois avec de belles photos de beaux plats. J'ai commandé un plat de raviolis (pas mal) et un poisson aux haricots rouges, plein de saveurs mais baignant dans un peu trop d'huile et très difficile à manger. Le tout pour 9 euros. Dernier petit tour avant de rentrer à l'hôtel, mais pas longtemps parce que les nuits pékinoises sont fraîches et que, bien qu'il fût encore tôt, l'ambiance retombait déjà. On croise pas mal d'Occidentaux. À l'hôtel, bien au chaud, je me suis quasiment endormi sur mon ordinateur.
Pékin
24 novembre 2013

Sur les conseils de mon envahissant voisin d'avion, j'avais décidé de me lever tôt et partir visiter aujourd'hui la grande Muraille. Et puis avant de me coucher, prenant pleinement conscience que je n'avais dormi que trois heures la veille, je me suis dit qu'il serait quand même préférable de dormir un peu pour récupérer. J'ai donc fait la grasse matinée, fait une publication sur mon blog puis j'ai pointé le nez hors de l'hôtel vers midi. 
 
Je me suis baladé quelques minutes dans mon quartier, ai acheté des timbres à la poste (dans ce beau pays communiste, paradis des travailleurs, la poste est ouverte le dimanche, donc) à un prix raisonnable (environ le dixième de ce que me proposait la vendeuse de cartes postales la veille, qui m'a même proposé une réduction, ce que j'avais trouvé louche, à juste titre), puis je suis allé trouver un restaurant de raviolis à proximité recommandé par le Lonely Planet. Personne ne pouvait m'expliquer avec précision en anglais quels étaient les prix et la quantité de ce qui était indiqué dans le menu alors j'ai commandé deux portions de raviolis, ce qui s'est avéré une quantité audacieuse pour l'extensibilité de ma paroi stomacale. Qu'à cela ne tienne, c'est pas tous les jours qu'on mange dans un restaurant qui a nourri les grands de ce monde à Davos (je l'ai vu dans une vidéo de propagande qu'ils diffusaient). Si les raviolis étaient frais et bien assaisonnés, la note en revanche fut salée.
Après le repas je suis retourné me mêler à la foule des hutongs puis je suis allé voir la fameuse place Tian An Men, sur laquelle on ne pénètre que par des passages souterrains où il faut montrer patte blanche, comme à chaque fois qu'on prend le métro : passage des sacs au scanner et éventuellement palpation corporelle superficielle (et pas du tout érotique). J'ai pu admirer sur la place les plus grandioses monuments et bâtiments de style mastodonto-communiste et avancer vers l'entrée de la Cité interdite et son portrait de Mao suspendu au-dessus, qui était pour moi l'image la plus familière de Pékin avant d'y venir.

La dame du pressing m'avait dit la veille que je pourrais venir chercher mes affaires propres à 16 heures. J'ai estimé que cela voulait dire « à partir de 16 heures » et après un moment d'hésitation, je me suis engouffré dans le métro pour me rendre à un grand marché d'électronique pour tenter d'y trouver l'objectif pour mon appareil photo que je n'ai jamais reçu après l'avoir commandé sur Internet. Dans un immeuble d'au moins 11 étages (on m'a emmené au 11e mais il y en avait plus), on peut trouver toutes sortes de gadgets – téléphones, jeux, appareils photos – mais je n'ai pas aimé la méthode pressante qu'avaient les vendeurs pour faire venir le client chez eux. J'ai quand même demandé des renseignements, on m'a emmené voir quelqu'un qui parlait anglais mais finalement je suis reparti bredouille parce que je ne savais pas trop comment m'y prendre pour trouver l'article qui m'intéressait à bon prix. On me proposait l'objectif que je voulais au prix européen. J'ai essayé de marchander mais la vendeuse ne semblait pas vouloir jouer à ce jeu-là, alors que je pensais que c'était la règle. Au prix que j'ai proposé, elle m'a présenté un autre objectif, moins performant, du coup j'ai décidé de partir, malgré son air offusqué. « No buy today? » « No buy, sorry ».

Je suis rentré dans mon quartier chercher mes affaires propres chez la tailleuse/laveuse/buandeuse. Ravi d'avoir des affaires sensiblement moins odorantes. Je suis resté un petit moment dans ma chambre d'hôtel pour m'occuper de mon blog et me préparer pour la soirée, puis je suis parti manger une bonne soupe de nouilles maison au bœuf dans mon quartier avant d'aller au rendez-vous avec les responsables de YPT, l'agence de voyages avec laquelle je pars en Corée du Nord, pour rencontrer d'autres participants au voyage et nos guides occidentaux dans un contexte informel.

Il y a toutes sortes de nationalités dans notre groupe, quelques Européens, des Américains, un Québécois, des Australiens. Peu de filles, en revanche, et la moyenne d'âge est assez basse. Mais peut-être était-ce dû au fait que nous allions dans un club branché de Pékin où se retrouve nuit après nuit la jeunesse dorée chinoise, les fils et filles à papa qui s'ennuient mollement sur la piste de danse, tellement ils ont de fric à claquer. Je n'aime pas vraiment ce genre d'endroits, mais d'un point de vue sociologique, le spectacle est intéressant (et d'un point de vue esthétique aussi, parfois) et puis nous avions un tarif spécial qui comprenait pas mal d'alcool. Le plus gros problème, c'est que le principe de ce rendez-vous était de faire connaissance, or la musique était devenue si forte qu'on était obligé de s'égosiller pour aligner trois mots.
Mais je suis resté jusqu'à un peu plus d'une heure du matin. Malgré la distance, j'ai décidé de ne pas prendre de taxi (le métro était déjà fermé) et de rentrer à pied, ce qui m'a pris une bonne heure, mais il ne faisait pas trop froid et le ciel s'était dégagé. Rentrer éméché à pied à travers Pékin déserte sous les étoiles : bonne expérience. Je n'ai quasiment pas croisé âme qui vive au cours de mon parcours. Seuls des travailleurs affairés à réparer un trottoir. Bienvenue au pays de l'ouvrier et de la paysanne, les gars. Travaillez la nuit par 5 °C pour une tâche pas franchement urgente, ça vous fera du bien. Quand je suis arrivé dans mon quartier, la rue principale était quasiment fermée par de grosses grilles. Il restait seulement un petit passage pour rentrer. En descendant la rue déserte, j'ai constaté que chaque entrée de hutong était fermée par des grilles hautes et très lourdes. Pour rentrer chez moi, j'ai bien été obligé de forcer le passage : j'ai tiré une des grilles en la faisant grincer bruyamment sur le sol et je me suis faufilé dans l'espace ainsi créé. Un obstacle de franchi. Mais je me suis retrouvé assez ennuyé devant la porte de mon hôtel, car elle était fermée à clef. J'ai frappé et un genre de militaire endormi est venu m'ouvrir en marmonnant un truc, que je n'ai pas saisi, car je comprends fort mal le mandarin marmonné.
25 novembre 2013

On le comprend bien, quand on rentre à 3 heures du matin d'un club, il est très difficile de se lever aux aurores pour aller assister au lever de drapeau sur la Place Tian An Men ou aller où que ce soit. J'ai dormi tout ce que j'ai pu jusqu'à 11 heures, dérangé par des chinois qui s'étaient assis à une table dans la cour de mon hôtel juste devant ma porte et qui parlaient – chinois, de surcroît – sans ménagement aucun pour les pauvres fêtards du dimanche soir.

Il fallait quand même que je me bouge un peu, car j'avais le rendez-vous officiel avec YPT pour une séance d'orientation sur notre voyage en Corée du Nord. La journée était magnifique et j'ai repris les photo de mon quartier que j'avais prises la veille, mais cette fois sans la grisaille en fond. Je n'ai pas eu le temps de prendre un vrai repas alors j'ai pris sur le pouce un petit sandwich à l’œuf pas mauvais du tout au pied de l'hôtel où nous avions rendez-vous. La séance a mis du temps à démarrer, et moi je regardais ce beau soleil à l'extérieur gâché car nous étions obligés de rester à l'intérieur à attendre je ne sais quoi. J'ai reçu mon « visa », en fait une carte touristique qui n'est pas apposée dans le passeport et que je devrai rendre à la sortie de la Corée du Nord. Nos guides occidentaux – un Néo-Zélandais et un Australien, un qui accompagnera ceux qui prennent le train à l'aller et l'autre qui sera avec les personnes qui prennent l'avion – sont très enthousiastes et nous ont donné plusieurs informations pratiques, la plus importante étant de faire preuve de bonne volonté et de respect envers le pays et le régime, afin que les guides soient contents de nous et qu'ils puissent nous montrer des choses un peu différentes. J'espère que tout le monde jouera le jeu.
La séance terminée, je me suis retrouvé avec Antoine, un Québécois avec lequel j'avais sympathisé au club – affinités linguistiques obligent –, à aller visiter le parc du Temple du ciel, un magnifique espace boisé dans lequel se trouvent de somptueux temples. Nous en avons fait le tour jusqu'au coucher du soleil, puis nous avons traversé une bonne partie de la ville à pied pour aller dans un restaurant servant la spécialité de Pékin, le canard laqué, à un prix intéressant. Cela nous a pris une bonne heure et en arrivant j'avais très faim mais après toute cette marche et le petit repas que j'avais pris à midi, je l'avais bien mérité, mon canard. Nous nous sommes assis dans la cour intérieure du restaurant, réchauffés par le poêle à gaz que nous avons demandé d'allumer, et nous avons commandé le canard laqué. Une heure d'attente, nous a dit la serveuse. Tant pis. On commandera d'autres choses en attendant : une soupe aux épinards et des « appetizing fungus ». Il n'y a qu'en Asie qu'on peut commander un plat avec un nom pareil et manger un plat vraiment excellent de shiitakes à l'ail et au vinaigre.
Le canard est arrivé, vraiment excellent. Cependant j'attendais un deuxième service – je ne peux pas croire qu'on ait mangé un canard entier – qui n'est jamais venu. Le patron nous a assuré que c'était tout ce qu'il y avait. J'avais encore faim. Nous sommes retournés dans le froid chercher une station de métro qui n'existe pas encore puis chacun est rentré chez soi. Demain il faut se lever tôt pour être à l'aéroport à 10 heures pour faire un voyage qui s'annonce hors du commun (et hors du 21e siècle).