mercredi 11 décembre 2013

Pendant ce temps, au Yanggakdo International Hotel

Pékin - Pyongyang

26 novembre 2013



Pourquoi aller en Corée du Nord ? Quand je dis au gens que je vais faire du tourisme en Corée du Nord, la réaction la plus fréquente, c'est « Ah oui ? Mais je ne savais même pas qu'on pouvait y aller. » Et même s'ils l'avaient su, cela ne leur serait jamais venu à l'idée d'y aller.


De fait, les gens qui font partie de mon groupe ont tous déjà une certaine expérience du voyage. Ça je peux le comprendre : quand on n'est jamais sorti de son patelin, c'est pas la Corée du Nord qu'on choisirait comme première destination. Donc pourquoi aller en Corée du Nord ? Premièrement, je pars du principe que tout lieu a quelque chose à montrer. Pas forcément esthétique mais quelque chose d'original ou une façon particulière de présenter les choses. Deuxièmement, je suis allé plusieurs fois en Russie mais la première fois c'était seulement en 1994, c'est-à-dire après la chute de l'Union soviétique, or j'aurais tellement voulu connaître la Russie à cette époque, voir comment les gens vivaient, pouvoir comparer les différences entre mon pays occidental et la superpuissance communiste. J'espérais retrouver un peu de ce sentiment en allant en Corée du Nord : voir de mes propres yeux un endroit dont on n'arrive pas à savoir grand chose en Occident, voir comment on vit dans un pays socialiste, malgré la différence culturelle fondamentale qui sépare mon pays de la Corée. Enfin, comme quand ta mère te dit de ne pas regarder dans la boîte à secrets cachée dans la chambre des parents, la première chose qu'on veut faire, c'est aller voir ce qu'il y a de si secret. Les échos de la République populaire démocratique de Corée (RPDC) nous parviennent au compte goutte et je ne m'imaginais guère être en mesure, dans mon voyage organisé, de faire des découvertes que je pourrais révéler au monde, mais au moins pensais-je pouvoir guigner à l'intérieur d'un pays fermé à clef depuis près de soixante ans.


J'ai dû me lever de bonne heure pour prendre le temps d'aller jusqu'à l'aéroport et retrouver le Néo-Zélandais Troy, notre accompagnateur, et le reste du groupe à 10 heures pile. Pendant l'attente au comptoir d'enregistrement, j'ai pu rencontrer pas mal de gens voyageant avec moi : essentiellement des Européens et des Australiens, des Britanniques et quelques Américains. Certains voyageaient entre amis ou en couple mais la plupart étaient des voyageurs individuels. Il y avait une équipe de rappeurs qui venaient tourner un clip en Corée du Nord et un type qui avait perdu son passeport le soir où nous sommes sortis au club. Il avait des photocopies et on lui avait dit que ça ne poserait pas de problème mais j'ai appris par la suite qu'on ne l'a pas laissé sortir de Chine. Pour lui finie l'aventure avant même qu'elle ne commence.



Après les contrôles de douane et de sécurité, j'ai pris un repas chinois et pas trop mauvais dans le seul restaurant de la zone puis j'ai attendu patiemment avec d'autres voyageurs à la porte d'embarquement. Il y avait pas mal de Chinois, mais aussi des Coréens (pas du Sud, ils n'ont pas le droit d'aller au Nord), qu'on reconnaissait aux badges de Kim Il-Sung ou Kim Jong-Il qu'ils arboraient fièrement au revers de leur veston. J'en ai déduit que c'étaient des personnes qui avaient mérité de sortir du pays mais Troy m'a expliqué que beaucoup de Nord-Coréens voyageaient – hommes d'affaires (c'est-à-dire responsables d'entreprises d'État), sportifs, chercheurs, scientifiques – notamment en Chine mais aussi en Malaisie, à Singapour et même en France. Quoi qu'il en soit, ce sont quand même des privilégiés.
Nous avons embarqué dans un avion d'Air Koryo, la compagnie nationale nord-coréenne, où nous avons été accueillis par de jolies hôtesses de l'air arborant elles aussi, pour la plupart, des pins' à l'effigie des leaders de leur pays. L'avion était un Tupolev russe en très bon état, mais à l'habillage un peu rétro. Je ne saurais pas expliquer ce que c'est mais il y avait quelque chose de particulier dans ce vol. On avait plutôt l'impression de prendre un bus et il y avait une ambiance surannée mais c'est peut-être parce que je savais où je me trouvais et où j'allais. On nous a servi un hamburger froid – pas vraiment le genre de nourriture à laquelle on s'attend en Corée du Nord – pas génial mais mangeable. Le vol a duré deux heures, qui sont passées très vite. À l'approche de Pyongyang, ceux qui étaient près du hublot pouvaient admirer les montagnes nord-coréennes, à certains endroits enneigées, et faire connaissance de haut avec le pays. Moi j'étais côté couloir alors j'ai demandé à un camarade de prendre les photos pour moi.


Puis l'avion s'est posé. Il est venu stationner juste devant l'aérogare, comme un bus, et nous sommes descendus, avons marché 20 mètres sur le tarmac et sommes rentrés dans le petit local, pas plus grand qu'un aéroport régional français. À la sortie de l'avion, nous avons été autorisés à prendre des photos de l'avion, mais nous avions pour consigne de ne pas prendre de photographies de l'aéroport. Pas particulièrement choquant, dans la mesure où ce genre de restrictions existent dans beaucoup d'aéroports, y compris en Europe. Le contrôle des passeports se faisait là, à l'entrée. Il y a eu quelques problèmes avec mon cas, je ne sais pas pourquoi. L'agent qui examinait mon passeport et son chef essayaient de faire quelque chose avec mon passeport mais je pense que c'était un problème technique. Quand il a comparé ma photo de passeport datant de mon ère précapillaire et ma trogne fleurie, le type a fait une moue, puis a eu l'air de dire « ouais, ça doit quand même être lui », puis il a fait encore une ou deux manipulation, m'a posé sous le nez la feuille de douane que j'avais remplie dans l'avion en me demandant où je vis. Je lui ai montré que j'avais écrit Ornex, il a répété, presque sans accent « Ornex » (en prononçant le X). Quelle rue ? - Avenue de Vessy. - Aaah, Vessy (sans accent). Il m'a rendu mon passeport, et avec un sourire en sus. Ça, je ne m'y attendais pas de la part d'un militaire en Corée du Nord.


Récupération des bagages, confiscation provisoire du téléphone portable et du passeport, scan des bagages, détecteur de métaux. L'entrée en Corée du Nord s'est faite sans problème, assez rapidement. J'ai récupéré mon téléphone – qui ne me sert à rien de toute façon puisque non seulement on ne peut pas se connecter à Internet mais en plus on ne peut même pas prendre le réseau de téléphonie mobile locale – et je suis sorti humer le bon air non pollué de la Corée du Nord. Je suis en Corée du Nord ! Je suis dans un des pays les plus fermés au monde. Mon esprit s'est évadé un instant au-dessus d'une carte du monde en se concentrant sur ce petit bout de territoire en Asie de l'Est, coincé entre une Chine ultralibérale, un voisin-frère coréen opulent et un bout de Russie-ancien allié, à quelques encablures de l'ancien bourreau japonais, aujourd'hui ultra-développé. Dans ma tête, j'ai passé en revue les images de la Corée du Nord que je connaissais : ces foules qui pleurent à la télé le décès de Kim Il-sung puis celui de Kim Jong-il, les fusées lancées vers la mer du Japon, les parades militaires, les petits écoliers virtuoses de 5 ans jouant sur des guitares presque plus grosses qu'eux et exécutant une chorégraphie simple mais millimétrée, la bande-dessinée Pyongyang, de Guy Delisle, les photos de Kim Jong-il regardant des trucs au cours de ses diverses visites de propagande.

Un guide nous attendait à la sortie. Je n'ai pas osé m'aventurer très loin car je ne voulais pas causer de problèmes mais j'ai eu le temps de me rendre compte que la piste de l'aéroport n'est pas du tout séparée du reste du monde par un quelconque grillage. En théorie, j'aurais pu sortir de l'avion et faire le tour de l'aérogare et je serais entré en Corée du Nord en une minute. Bon, je ne vois pas bien pourquoi j'aurais fait ça, surtout que je n'aurais pas pu récupérer ma valise, mais ça me semble curieux du point de vue de la sécurité. On arguera que les immigrants ne se bousculent pas au portillon de la RPDC, mais même, en admettant qu'un esprit subversif – pour autant que l'efficace propagande n'ait pas réussi à éradiquer toute subversion – décide de faire sauter le hub aéroportuaire (un bien grand mot) ou la flotte aérienne (un autre grand mot) de la Corée du Nord, il n'aurait qu'à passer en sifflotant sur le côté de l'aérogare avec son engin explosif.



Première impression de la Corée du Nord : quand je suis entré dans la petite aérogare, j'ai dit à un de mes camarades « je crois qu'on vient d'atterrir en 1950 ». C'est vrai que l'installation était rudimentaire mais il y avait aussi des comptoirs tout neufs pour les douaniers, des écrans LCD au mur pour afficher les informations sur les trois vols de la journée, plusieurs scanners. Sur le tarmac, divers véhicules de service s'affairaient. Le tout sous la bienveillante supervision du grand leader et du cher leader, en photo au-dessus de la sortie de l'aérogare. À l'extérieur, un tout petit parking, quelques voitures modernes dessus (surtout des marques chinoises, pour autant que je puisse en juger) et même des Mercedes (mais pas des modèles récents). Au-delà de cette esplanade de 50 mètres de largeur, une route surélevée sur laquelle passaient des civils à vélo et à pied, ainsi que des tas de militaires et des ouvriers transportant des matériaux de construction, probablement pour la nouvelle aérogare qui est en train de sortir de terre. Et encore plus loin, des immeubles gris et impersonnels sous un ciel gris (mais pas forcément impersonnel). Je ne savais pas trop à quoi m'attendre en ce qui concerne la population locale. J'imaginais vaguement que nous croiserions des autochtones mais qu'on ne pourrait pas les approcher du tout. En fait, on se mêle à la population, même si, bien sûr, la communication est difficile car les locaux ne parlent que coréen et que, de mon côté, je maîtrise mal la langue de Psy, surtout dans sa variante septentrionale.



Nous avons attendu que tout le groupe soit réuni, puis nous avons été séparés en deux groupes qui ont chacun monté dans un bus. Pendant le trajet, un de nos trois guides nous a souhaité la bienvenue. Ils sont tous très sympathiques, répondent aux questions sans problème, souriants. Le speech qu'on a eu a été habilement amené pour nous expliquer qu'il ne fallait pas prendre des photos de militaires notamment. Le paysage était très intéressant entre l'aéroport et le centre de Pyongyang. Une rivière, des immeubles modernes et des gens, plein, sur des vélos ou à pied, en train de vivre leur vie d'habitants de la Corée du Nord. Nous avons passé des champs, des monuments aux dirigeants.



Puis nous sommes arrivés dans le centre de Pyongyang. La route est devenue meilleure et les immeubles paraissaient mieux entretenus. Au bord des grandes avenues s'alignaient des immeubles de bureaux ou d'habitation massifs comme on en voit beaucoup en Russie, ainsi que des monuments ou édifices de pur style socialiste monolithique. Nous nous sommes arrêtés sur une place avec deux portraits géants des deux Kim décédés où, malgré le froid, traînaient ou passaient pas mal de gens qui faisaient à peine attention à nous. Certains parlaient dans un téléphone portable, d'autres discutaient face-à-face. Leur accoutrement n'était pas la tenue austère à laquelle je m'attendais. Il y avait un peu de couleur dans les vestes. Bref, j'ai découvert une Pyongyang plus riche et moins glauque que prévu. Avant de remonter dans le bus, on nous a proposé – mais sans trop de pression, mais en nous faisant comprendre que ce serait mieux – d'acheter des fleurs à déposer plus loin devant les statues massives en bronze de Kim Jong-il et de Kim il-Sung, les plus grandes statues de bronze au monde et, a fortiori, les plus grandes statues de bronze de Kim Jong-il et de Kim Il-sung.


Nous sommes arrivés sur la place à la tombée de la nuit au moment où le monument s'éclairait. On nous a enjoint de nous mettre sur deux rangs. Ceux qui avaient un bouquet de fleurs ont pu aller le déposer à l'endroit prévu à cet effet, au pied des deux statues, puis nous sommes revenus à nos places sur deux rangs et, ensemble, nous nous sommes inclinés en signe de respect pour les deux dirigeants. Il n'était pas question de ne pas le faire. On avait été prévenus, nous avions accepté de nous plier (si je puis dire) aux règles du jeu, quelles que soient nos convictions. J'ai essayé d'imaginer la scène et j'aurais voulu que quelqu'un nous prenne en photo. La police secrète s'en est peut-être chargé ? Ensuite nous avons pu faire le tour de la place pour admirer le monument de loin, assez impressionnant, dois-je avouer, et, face aux statues, la rivière et, au-delà, Pyongyang quasiment plongée dans le noir, alors qu'à quelques mètres de nous se dressaient de grandes tours toutes neuves et décorées de lumières de couleur. Nous avons pu voir que nous n'étions pas les seuls à venir montrer notre respect aux dirigeants de la Corée du Nord. Des groupes d'adultes, d'écoliers et même des mariés et leurs invités sont venus s'incliner devant les deux statues de bronze géantes. Des jeunes filles ont ensuite entrepris – « volontairement » – de balayer les marches menant au monument.


Nous avons refait un petit tour en bus pour aller au restaurant. Le chauffage n'avait pas été mis en route et il y faisait froid mais la nourriture était très bonne. Contrairement à l'habitude à laquelle je m'était fait en Corée du Sud, ils n'apportent pas des petits légumes à manger en même temps que le reste du repas, mais plusieurs plats qui se sont succédé : kimchi, poulet, omelette, calamar, porc, riz, soupe de nouilles au poulet. Excellent et copieux.


Enfin, on nous a amenés à l'hôtel, le Yanggakdo, là où séjournent la plupart des étrangers en visite à Pyongyang, une tour monumentale de plus de 40 étages, éclairée au milieu d'une île alors que le reste de la ville est pour ainsi dire plongé dans le noir, très luxueux à l'intérieur – luxe style années 1970-80 – y compris les chambres, qui sont équipées d'un téléviseur (cathodique) diffusant la chaîne du pouvoir, des chaînes chinoises et la BBC, de lits confortables et d'un frigo et dont la salle de bain dispose de tout ce qu'il faut pour être propre. Le téléphone est un vieux modèle qu'on rencontrait fréquemment en France dans les années 1990. Tout ce qui est moderne (urinoirs, sèche-mains, frigo) est assez généralement de provenance chinoise et le reste, c'est de la récupération de bon matériel un peu obsolète, comme le téléphone ou la télé JVC. Et ça a l'air de s'appliquer aux autres endroits qu'on a vus, y compris aux voitures, qui sont récentes et de fabrication chinoises. D'ailleurs j'imaginais qu'il y en aurait beaucoup moins, mais apparemment certaines personnes réussissent à bien tirer leur épingle du jeu.


Je partage ma chambre avec le Québécois Antoine. Nous sommes descendus à 20h30 pour boire un coup au bar, où ils servent de la bière brassée localement à l'hôtel. Les serveuses et l'ensemble du personnel de l'hôtel n'est pas bien bavard – toujours un problème de communication interlinguistique – mais souriant. J'ai bu deux bières tout en étant allé faire un tour dans le lobby de l'hôtel pour voir ce qu'il y avait. J'ai trouvé des cartes-postales et des timbres à une petite poste ouverte 24 heures, au comptoir de laquelle se trouvaient deux dames rigolotes et très aimables qui m'ont aidé à coller les timbres sur les cartes, car j'avais beau les lécher, les timbres n'adhéraient pas. Il faut passer le doigt dans un pot de colle et l'appliquer au dos du timbre.

Je voulais partir tôt après mes deux bières mais j'ai été pris dans la conversation avec Chris, un des responsables de YPT, et les autres et je me suis laissé entraîner au sous-sol de l'hôtel, où se trouvent trois lignes de bowling. D'autres avaient entamé une partie alors je me suis contenté de discuter sur place. On m'a quand même laissé lancer la boule deux ou trois fois, avec des résultats mitigés. J'ai essayé d'engager la conversation avec les serveuses en leur montrant une fresque murale assez kitsch représentant une montagne. Une m'a dit le nom de la montagne et une autre m'a dit « karaoké », essayant de m'attirer, moi et mes camarades de voyages, vers la salle de karaoké au bout du couloir afin que nous y laissions quelques devises. Après la partie de bowling, plusieurs d'entre nous sommes allés beugler dans le micro. Ce n'était définitivement pas la même qualité de chant qu'avec mes collègues à Séoul mais c'était amusant tout de même. Résultat des courses, je suis rentré à ma chambre presque à 2 heures du matin, mais pour ne pas trop perdre de mon expérience unique dans ce pays unique, j'ai préféré me priver (encore une fois) de sommeil pour l'écrire ici même. Le réveil à 6h20 va être difficile.

samedi 7 décembre 2013

Pendant ce temps, à Pékin

Séoul – Pékin
23 novembre 2013

Le réveil a été dur comme peut l'être un réveil après trois heures de sommeil et une nuit arrosée. Mais tout était déjà prêt il n'y avait quasiment plus qu'à partir. J'ai pris une dernière fois une maudite douche sans pression avec de brusques changements de température – spécialité de V Mansion – pour ne pas trop incommoder mon futur et éventuel voisin d'avion puis nous nous sommes mis en route, laissant Seamus (comme se faisait appeler le gardien de V Mansion) ronfler sur le canapé.
En route vers l'aéroport, pendant un transfert dans le métro, nous avons vu Mena qui, lui aussi, partait à peu près à la même heure que moi. María partait un peu plus tard mais elle m'accompagnait pour ne pas se perdre dans le métro et pour être tranquille à l'aéroport bien à l'avance. Moi en revanche je suis arrivé juste à temps pour attraper mon vol. J'ai profité de l'Internet gratuit et libre de l'aéroport pour faire des vérifications de dernière minute sur le meilleur moyen de contourner les restrictions qui s'appliquent à l'Internet en Chine puis j'ai embarqué en ne manquant pas de dire au revoir à María, qui m'a supporté pendant presque un mois. Félicitations à elle et merci pour la bonne compagnie. Mieux vaut voyager seul que mal accompagné, mais bien accompagné c'est encore mieux.

Pendant le vol, j'ai eu la bénédiction d'avoir un Chinois envahissant à côté de moi. C'est limite s'il ne dormait pas sur moi. En tout cas l'accoudoir du milieu, c'était le sien, surtout quand il voulait me parler, ou quand il aspirait ses nouilles au poulet. Il était sympa mais je n'étais pas d'humeur à parler. Je dois dire que j'appréhendais un peu l'arrivée en Chine. Après un mois intense à profiter d'un pays développé propre, aux mœurs douces, je n'ai pas eu le temps de me préparer à ce que j'imaginais être une ville chaotique, surpeuplée, bruyante, sale, avec des gens brusques qui crachent partout. Mais la transition s'est faite en douceur, par un aéroport moderne sans files d'attente, où tout est clairement indiqué en anglais. La douanière m'a dévisagé un moment en comparant ma trogne à la photo sur mon passeport – qui date de quand j'étais rasé – et elle m'a demandé avec circonspection quel était mon nom complet. Paris, Jean-Michel, que je lui réponds, conformément à ce que j'avais inscrit dans la fiche d'entrée. Mais elle voyait que j'avais un nom à rallonge sur mon passeport. « Et Christophe, Charles », demanda-t-elle en massacrant mes deuxième et troisième prénoms. Ah ben oui, c'est moi aussi, que je lui réponds. Elle a hésité encore deux secondes avant d'apposer le tampon, puis schlak ! j'étais admis en Chine.
Je ne savais pas du tout comment me rendre à l'adresse de mon hôtel. J'avais le coordonnées sur mon téléphone avec un bout de carte, mais je ne savais pas à quelle station de métro descendre. Je suis quand même monté dans le train express pour le centre-ville – ce qui me semblait une chose raisonnable à faire –, un peu dans les vapes, le cerveau à moitié éteint, en me disant que je trouverais bien un moyen. Le temps était clair et il avait l'air de faire bon à l'extérieur. Dans une certaine mesure le paysage me rappelait la Russie : grands ensembles d'immeubles, forêts de bouleaux, peu de relief, petites routes pour mener aux habitations, usines. Puis le train s'est engouffré dans un tunnel et en ressortant nous étions en ville : Pékin et son smog. C'est alors que mon cerveau s'est mis en route, j'ai sorti la carte fournie par Lonely Planet, les indications de mon petit plan sur mon téléphone, j'ai recoupé les informations et tout fut d'un seul coup très clair. Pof, pof, arrivée au terminus du train express de l'aéroport, changement pour la ligne 2 du métro (style soviétique pauvre : grande halle avec quai central, piliers simples recouverts de carreaux appartenant normalement à une salle de bains), direction un truc en chinois, sortie à Qianmen et voilà ! Y'a plus qu'a trouver la ruelle.

En sortant de la rame de métro, j'avais aperçu un Occidental habillé comme un clodo avec des chaussures qui avaient l'air d'avoir traversé le désert, avec pour tout bagage un sac plastique. Je me suis demandé ce qu'il faisait là. Bon, peut-être un ancien banquier venu travailler en Chine qui est devenu fou, ou un truc du style. Une curiosité locale quoi. Bon, je me concentre à nouveau sur mon hôtel. Je sors du métro, je croise la foule qui se presse pour rentrer et qui doit passer au scanner tous les sacs, bagages, etc., je descends et remonte avec ma valise trois séries d'escaliers pour pouvoir traverser les rues en toute sécurité. Je consulte mon plan en bon touriste paumé que je suis et je me lance le long de l'avenue. Je marche pendant cinq minutes avant de me rendre compte que je ne devrais pas être là. La bonne nouvelle, c'est que j'ai vu la place Tien An Men. La mauvaise, c'est que je suis parti dans la mauvaise direction. C'est alors que mon clodo occidental vient marcher près de moi pour me demander en anglais si je ne suis pas perdu. Je lui dit que c'est bon, que j'ai retrouvé mes sens et que je suis désormais sur la bonne voie. Puis nous avons commencé à parler, je lui ai dit que j'étais désorienté parce que je venais d'arriver. Lui m'a dit qu'il était arrivé il y a deux jours de Mongolie et qu'il cherchait une banque. De Mongolie? Et tu es arrivé comment, lui ai-je demandé. À pied. Ce mec a 23 ans et fait le tour du monde à pied. Ses chaussures ont effectivement traversé le désert. Il est parti d'Italie il y a presque deux ans, a traversé l'Europe et le Caucase, l'Asie centrale, l'ouest de la Chine et la Mongolie pour arriver à Pékin. Après, il va marcher deux semaines jusqu'à la côte chinoise, prendre un bateau pour la Corée, traverser la péninsule, prendre un bateau pour le Japon, traverser le Japon, trouver un bateau pour les États-Unis, faire coucou à ses parents dans le Minnesota et continuer sa route jusqu'à l'Italie. Pour traverser l'Atlantique, il avait embarqué sur un voilier à destination des Pays-Bas qui a été percuté par une baleine. L'équipage a été sauvé par un cargo, ce qui les a amenés en Italie. Ce type est mon héros. Il est le voyageur que je voudrais être. Ses amis lui ont créé une page Facebook pour l'encourager et suivre ses déplacements : Andrew's great adventures. Il m'a accompagné jusqu'à mon hôtel, paumé dans un hutong, une ruelle animée du centre-ville de Pékin, à proximité de la belle rue Qianmen, piétonne et bordée de beaux bâtiments de type un peu européen datant du 19e siècle.
J'aurais voulu payer à boire à Andrew, mais il fallait absolument que je trouve un endroit pour faire ma lessive (je suppose qu'il n'a pas les mêmes priorités) et que je me repose. Nous nous sommes quittés là, mais je suis vaguement en contact avec lui par sa page Facebook (https://www.facebook.com/AndrewSiess?fref=ts). L'hôtel est charmant, dans une maison traditionnelle à cour carrée, où j'occupe une chambre petite mais confortable donnant sur la cour. La douche est dans les toilettes mais j'ai enfin une grande serviette pour me sécher, et non pas un de ces petits bouts de tissus ridicules qu'on nous prête dans les hôtels coréens. Une réceptionniste m'a montré où je pouvais faire ma lessive, chez une tailleuse en fait, dans ma ruelle. Je lui ai confié mes affaires sales de deux semaines, qu'elle a méticuleusement sorties – slips et chaussettes compris – pour compter le nombre d'articles et me faire le devis. Nous avions du mal à nous comprendre mais devant mon tas de sous-vêtements malodorants et colorés, j'ai saisi que cela me coûterait 15 euros et que je pourrais venir récupérer le tout le lendemain à 16 heures.

Je suis retourné dans ma chambre publier un billet pour mon blog, ce qui m'a pris une bonne partie de la soirée, pour vous, mes nombreux fans. Un peu avant 22 heures, je suis sorti chercher à manger dans les ruelles alentours. Beaucoup de néons, de restaurants, de vendeurs ambulants. Des rabatteurs, des magasins de bonbons chinois très colorés. J'ai commencé par faire un tour du quartier en remontant l'avenue piétonne Qianmen, déjà plus très animée. J'ai voulu rentrer dans un resto réputé où on sert un excellent canard rôti, mais la fille de la réception m'a dit la bouche pleine de biscuit qu'ils fermaient à 20 heures. Soit, c'est pas les restos qui manquent. La Chine, c'est un peu le plus grand restaurant chinois du monde. Il y en a partout. Mon choix s'est porté sur un grand resto plein de Chinois avec de belles photos de beaux plats. J'ai commandé un plat de raviolis (pas mal) et un poisson aux haricots rouges, plein de saveurs mais baignant dans un peu trop d'huile et très difficile à manger. Le tout pour 9 euros. Dernier petit tour avant de rentrer à l'hôtel, mais pas longtemps parce que les nuits pékinoises sont fraîches et que, bien qu'il fût encore tôt, l'ambiance retombait déjà. On croise pas mal d'Occidentaux. À l'hôtel, bien au chaud, je me suis quasiment endormi sur mon ordinateur.
Pékin
24 novembre 2013

Sur les conseils de mon envahissant voisin d'avion, j'avais décidé de me lever tôt et partir visiter aujourd'hui la grande Muraille. Et puis avant de me coucher, prenant pleinement conscience que je n'avais dormi que trois heures la veille, je me suis dit qu'il serait quand même préférable de dormir un peu pour récupérer. J'ai donc fait la grasse matinée, fait une publication sur mon blog puis j'ai pointé le nez hors de l'hôtel vers midi. 
 
Je me suis baladé quelques minutes dans mon quartier, ai acheté des timbres à la poste (dans ce beau pays communiste, paradis des travailleurs, la poste est ouverte le dimanche, donc) à un prix raisonnable (environ le dixième de ce que me proposait la vendeuse de cartes postales la veille, qui m'a même proposé une réduction, ce que j'avais trouvé louche, à juste titre), puis je suis allé trouver un restaurant de raviolis à proximité recommandé par le Lonely Planet. Personne ne pouvait m'expliquer avec précision en anglais quels étaient les prix et la quantité de ce qui était indiqué dans le menu alors j'ai commandé deux portions de raviolis, ce qui s'est avéré une quantité audacieuse pour l'extensibilité de ma paroi stomacale. Qu'à cela ne tienne, c'est pas tous les jours qu'on mange dans un restaurant qui a nourri les grands de ce monde à Davos (je l'ai vu dans une vidéo de propagande qu'ils diffusaient). Si les raviolis étaient frais et bien assaisonnés, la note en revanche fut salée.
Après le repas je suis retourné me mêler à la foule des hutongs puis je suis allé voir la fameuse place Tian An Men, sur laquelle on ne pénètre que par des passages souterrains où il faut montrer patte blanche, comme à chaque fois qu'on prend le métro : passage des sacs au scanner et éventuellement palpation corporelle superficielle (et pas du tout érotique). J'ai pu admirer sur la place les plus grandioses monuments et bâtiments de style mastodonto-communiste et avancer vers l'entrée de la Cité interdite et son portrait de Mao suspendu au-dessus, qui était pour moi l'image la plus familière de Pékin avant d'y venir.

La dame du pressing m'avait dit la veille que je pourrais venir chercher mes affaires propres à 16 heures. J'ai estimé que cela voulait dire « à partir de 16 heures » et après un moment d'hésitation, je me suis engouffré dans le métro pour me rendre à un grand marché d'électronique pour tenter d'y trouver l'objectif pour mon appareil photo que je n'ai jamais reçu après l'avoir commandé sur Internet. Dans un immeuble d'au moins 11 étages (on m'a emmené au 11e mais il y en avait plus), on peut trouver toutes sortes de gadgets – téléphones, jeux, appareils photos – mais je n'ai pas aimé la méthode pressante qu'avaient les vendeurs pour faire venir le client chez eux. J'ai quand même demandé des renseignements, on m'a emmené voir quelqu'un qui parlait anglais mais finalement je suis reparti bredouille parce que je ne savais pas trop comment m'y prendre pour trouver l'article qui m'intéressait à bon prix. On me proposait l'objectif que je voulais au prix européen. J'ai essayé de marchander mais la vendeuse ne semblait pas vouloir jouer à ce jeu-là, alors que je pensais que c'était la règle. Au prix que j'ai proposé, elle m'a présenté un autre objectif, moins performant, du coup j'ai décidé de partir, malgré son air offusqué. « No buy today? » « No buy, sorry ».

Je suis rentré dans mon quartier chercher mes affaires propres chez la tailleuse/laveuse/buandeuse. Ravi d'avoir des affaires sensiblement moins odorantes. Je suis resté un petit moment dans ma chambre d'hôtel pour m'occuper de mon blog et me préparer pour la soirée, puis je suis parti manger une bonne soupe de nouilles maison au bœuf dans mon quartier avant d'aller au rendez-vous avec les responsables de YPT, l'agence de voyages avec laquelle je pars en Corée du Nord, pour rencontrer d'autres participants au voyage et nos guides occidentaux dans un contexte informel.

Il y a toutes sortes de nationalités dans notre groupe, quelques Européens, des Américains, un Québécois, des Australiens. Peu de filles, en revanche, et la moyenne d'âge est assez basse. Mais peut-être était-ce dû au fait que nous allions dans un club branché de Pékin où se retrouve nuit après nuit la jeunesse dorée chinoise, les fils et filles à papa qui s'ennuient mollement sur la piste de danse, tellement ils ont de fric à claquer. Je n'aime pas vraiment ce genre d'endroits, mais d'un point de vue sociologique, le spectacle est intéressant (et d'un point de vue esthétique aussi, parfois) et puis nous avions un tarif spécial qui comprenait pas mal d'alcool. Le plus gros problème, c'est que le principe de ce rendez-vous était de faire connaissance, or la musique était devenue si forte qu'on était obligé de s'égosiller pour aligner trois mots.
Mais je suis resté jusqu'à un peu plus d'une heure du matin. Malgré la distance, j'ai décidé de ne pas prendre de taxi (le métro était déjà fermé) et de rentrer à pied, ce qui m'a pris une bonne heure, mais il ne faisait pas trop froid et le ciel s'était dégagé. Rentrer éméché à pied à travers Pékin déserte sous les étoiles : bonne expérience. Je n'ai quasiment pas croisé âme qui vive au cours de mon parcours. Seuls des travailleurs affairés à réparer un trottoir. Bienvenue au pays de l'ouvrier et de la paysanne, les gars. Travaillez la nuit par 5 °C pour une tâche pas franchement urgente, ça vous fera du bien. Quand je suis arrivé dans mon quartier, la rue principale était quasiment fermée par de grosses grilles. Il restait seulement un petit passage pour rentrer. En descendant la rue déserte, j'ai constaté que chaque entrée de hutong était fermée par des grilles hautes et très lourdes. Pour rentrer chez moi, j'ai bien été obligé de forcer le passage : j'ai tiré une des grilles en la faisant grincer bruyamment sur le sol et je me suis faufilé dans l'espace ainsi créé. Un obstacle de franchi. Mais je me suis retrouvé assez ennuyé devant la porte de mon hôtel, car elle était fermée à clef. J'ai frappé et un genre de militaire endormi est venu m'ouvrir en marmonnant un truc, que je n'ai pas saisi, car je comprends fort mal le mandarin marmonné.
25 novembre 2013

On le comprend bien, quand on rentre à 3 heures du matin d'un club, il est très difficile de se lever aux aurores pour aller assister au lever de drapeau sur la Place Tian An Men ou aller où que ce soit. J'ai dormi tout ce que j'ai pu jusqu'à 11 heures, dérangé par des chinois qui s'étaient assis à une table dans la cour de mon hôtel juste devant ma porte et qui parlaient – chinois, de surcroît – sans ménagement aucun pour les pauvres fêtards du dimanche soir.

Il fallait quand même que je me bouge un peu, car j'avais le rendez-vous officiel avec YPT pour une séance d'orientation sur notre voyage en Corée du Nord. La journée était magnifique et j'ai repris les photo de mon quartier que j'avais prises la veille, mais cette fois sans la grisaille en fond. Je n'ai pas eu le temps de prendre un vrai repas alors j'ai pris sur le pouce un petit sandwich à l’œuf pas mauvais du tout au pied de l'hôtel où nous avions rendez-vous. La séance a mis du temps à démarrer, et moi je regardais ce beau soleil à l'extérieur gâché car nous étions obligés de rester à l'intérieur à attendre je ne sais quoi. J'ai reçu mon « visa », en fait une carte touristique qui n'est pas apposée dans le passeport et que je devrai rendre à la sortie de la Corée du Nord. Nos guides occidentaux – un Néo-Zélandais et un Australien, un qui accompagnera ceux qui prennent le train à l'aller et l'autre qui sera avec les personnes qui prennent l'avion – sont très enthousiastes et nous ont donné plusieurs informations pratiques, la plus importante étant de faire preuve de bonne volonté et de respect envers le pays et le régime, afin que les guides soient contents de nous et qu'ils puissent nous montrer des choses un peu différentes. J'espère que tout le monde jouera le jeu.
La séance terminée, je me suis retrouvé avec Antoine, un Québécois avec lequel j'avais sympathisé au club – affinités linguistiques obligent –, à aller visiter le parc du Temple du ciel, un magnifique espace boisé dans lequel se trouvent de somptueux temples. Nous en avons fait le tour jusqu'au coucher du soleil, puis nous avons traversé une bonne partie de la ville à pied pour aller dans un restaurant servant la spécialité de Pékin, le canard laqué, à un prix intéressant. Cela nous a pris une bonne heure et en arrivant j'avais très faim mais après toute cette marche et le petit repas que j'avais pris à midi, je l'avais bien mérité, mon canard. Nous nous sommes assis dans la cour intérieure du restaurant, réchauffés par le poêle à gaz que nous avons demandé d'allumer, et nous avons commandé le canard laqué. Une heure d'attente, nous a dit la serveuse. Tant pis. On commandera d'autres choses en attendant : une soupe aux épinards et des « appetizing fungus ». Il n'y a qu'en Asie qu'on peut commander un plat avec un nom pareil et manger un plat vraiment excellent de shiitakes à l'ail et au vinaigre.
Le canard est arrivé, vraiment excellent. Cependant j'attendais un deuxième service – je ne peux pas croire qu'on ait mangé un canard entier – qui n'est jamais venu. Le patron nous a assuré que c'était tout ce qu'il y avait. J'avais encore faim. Nous sommes retournés dans le froid chercher une station de métro qui n'existe pas encore puis chacun est rentré chez soi. Demain il faut se lever tôt pour être à l'aéroport à 10 heures pour faire un voyage qui s'annonce hors du commun (et hors du 21e siècle).

lundi 2 décembre 2013

Pendant ce temps, au Yakcheon-sa

Sud de Jeju
21 novembre 2013

Il n'est pas encore tout à fait 20 heures et je suis déjà dans ce qui me sert de lit. Dans ma chambre, très vaste, je n'ai ni chaise, ni table, ni lit. J'ai profité du fait que je ne partage pas cette chambre avec d'autres pensionnaires pour superposer plusieurs couvertures épaisses afin que la nuit soit moins dure. Ma cellule, avec ses cloisons et son plafond en lamelles de bois, ressemble à un sauna, mais elle n'est pas encore chauffée. On m'a promis que sous le lino, l'ondol – le plancher chauffant – serait mis en route à partir de 23 heures. Il n'y a pas de connexion internet. Mon ordinateur vient de trouver un réseau, auquel il s'est connecté, mais le lien avec le reste du monde a été perdu presqu'aussitôt.

Je ne suis pas en Corée du Nord. Je ne suis pas en prison non plus. Je suis toujours sur l'île de Jeju, dans un temple bouddhiste qui propose des formules d'hébergement pour touristes fauchés, visiteurs en quête de spiritualité et curieux comme moi.

Si cela n'avait tenu qu'à moi, j'aurais fait fi de cette occasion qui s'offrait mais il se trouve que je voyage avec une jeune femme qui s'intéresse à la spiritualité des moines bouddhistes et qui tenait absolument à être hébergée dans un temple pendant notre voyage en Corée du Sud. Moi, pas franchement enthousiaste mais intéressé par l'expérience, j'ai accepté de la suivre, pour voir.

Nous avions rendez-vous à 16 heures au temple de Yakcheon-sa, à 20 minutes en bus de Seogwipo, où nous avons passé la nuit précédente, ce qui, en théorie, nous laissait une bonne marge pour faire du tourisme le matin. De fait, la marge a été réduite parce que nous avons traîné jusqu'à midi et, de toute façon, tout ce qui est intéressant à voir se trouve loin de Seogwipo, en particulier dans l'autre direction. Nous avons quand même trouvé dans le guide une zone proche de Yakcheon-sa qui avait deux ou trois sites dignes d'intérêt, comme des musées, une chute d'eau, des colonnes de lave au bord de la mer, un jardin botanique, etc. Nous n'avons rien vu de tout cela.

Nous sommes arrivés tôt au temple pour confier nos valises jusqu'à 16 heures, puis nous avons longé à pied la route côtière en espérant trouver un endroit où prendre un bon repas, pensant que notre repas du soir au temple serait bien frugal. Il n'y avait pas grand chose le long de cette route et nous avons décidé de ne pas faire les difficiles, c'est pourquoi nous sommes rentrés dans le premier restaurant que nous avons rencontré. On y servait du porc – blanc ou noir – grillé devant nous au barbecue. Le repas a pris du temps et il nous en est resté peu pour découvrir le coin. Nous avons marché un peu plus loin, passant un musée de la culture africaine, de nombreux complexes hôteliers, un centre de conférences, des vergers de mandariniers et des piments étalés sur le trottoir pour sécher au soleil. Tout ce que nous avons eu le temps de voir, c'est les colonnes hexagonales de lave au bord de la mer, mais de loin seulement, car nous ne voulions pas partir du mauvais pied avec les moines en arrivant en retard.
Au temple, un moine sympathique et maîtrisant assez bien l'anglais nous a montré nos chambres (voir la description plus haut) et le vestiaire où trouver des vêtements adaptés à la vie au temple à nôtre taille. Il nous a indiqué la direction des toilettes et nous a donné rendez-vous une heure plus tard, à 17h30, au réfectoire pour le diner, sans plus d'explications. Assommé par le soleil, le vent, le cochon d'à midi et la marche, j'ai fait une sieste éclair dans ma cellule avant de me rendre à la cantine.

Dans ma chambre, une affiche accrochée en évidence – oui, on ne voit qu'elle, étant donné le dépouillement de la pièce – donne aimablement quelques conseils sur la vie dans un temple. La règle générale c'est qu'il faut être calme et manifester sa paix intérieure à tout moment. Il faut saluer les gens qu'on croise dans les locaux, il faut être propre et discret. Cela s'applique aussi aux repas pris en commun, qu'il est interdit de manquer : chacun est tenu de manger en silence, de ne pas parler pour ne rien dire, de s'abstenir de faire des bruits de bouche en mangeant et même de faire tinter les couverts. Une atmosphère propre à la réflexion sur la bénédiction que représente un repas chaud trois fois par jour, m'imaginais-je.

Nous étions les seuls touristes à la cantine vêtus de nos habits de temple roses. Les gens sur place étaient aimables et nous ont invités à nous servir. J'ai délicatement déposé dans mon assiette de petites portions de riz et de légumes, ne souhaitant pas dévoiler tout de suite que, dans la vie civile, je suis un goinfre. De toute façon nous avions déjà pris un gros repas presque en milieu d'après-midi et nous n'avions pas très faim. Nous nous sommes installés autour d'une table ronde avec d'autres gens – des hommes surtout, mais aussi des femmes – qui n'étaient pas des moines, peut-être des gens qui travaillent sur place. Ils n'étaient certes pas bien bavard mais ils y allaient de bon cœur avec les bruits de bouche et les tintements de couverts. Tout le monde s'était servi de grosses portions de nourriture et se bâfrait bruyamment sans aucun égard pour les règles que nous avons vues dans nos chambres. Là-dessus deux femmes se sont installées pour manger en tapant la conversation avec les moines sans se soucier le moins du monde du niveau sonore. María et moi échangions des regards interloqués, car nous avions bien lu les mêmes règles.

Toujours est-il que ce qu'il y avait à manger était très bon. Pas de viande (mis à part les pucerons sur le chou), seulement légumes, patate douce, kimchi, soupe de légumes, pousses de soja et pâte de soja et de piment pour donner du goût. L'homme qui nous a invités à nous servir au « buffet » s'était concocté avec les aliments mis à disposition un bibimbap (riz mélangé) dans un bol. D'autres roulaient les différents légumes et le riz avec un peu de pâte de soja épicée dans une feuille de chou. Les gens – les femmes surtout – nous souriaient et nous saluaient. Il y avait assez peu de monde dans le réfectoire, une quinzaine de personnes tout au plus. On nous faisait des signes de manger le chou en le trempant dans la pâte de soja épicée. Je n'avais pas vu ça encore en Corée mais ici tout le monde semblait le faire. Chacun mange à son rythme la quantité qu'il souhaite. On peut se resservir tant qu'on veut. Quand on a fini, on quitte la table et on va laver sa vaisselle dans les éviers prévus à cet effet. Certains font une prière avant de quitter la table, mais pas tous. Finalement ce n'est pas du tout contraignant.

Le moine qui nous avait accueillis plus tôt est venu nous voir à notre table pour nous dire de nous rendre au bâtiment principal, la grande salle du Bouddha, à 19 heures, quand on entendrait la grosse cloche. Celle-ci a retenti bien avant, à 18h30, alors que nous venions tout juste de braver le froid dans nos habits de temple pour aller visiter ladite salle. L'architecture religieuse locale, même si je la trouve toujours très belle, ne me surprend plus. J'ai vu des tas d'autres temples pendant le voyage et s'il y a quelques variations, notamment en termes de taille, un temple ressemble à un autre. Aujourd'hui, en faisant le tour librement à l'intérieur de la salle de prière, étant autorisé à monter aux étages, je me suis dit que si les toits des temples n'étaient pas si asiatiques, l'architecture coréenne passerait quasiment inaperçue au milieu des alpages parmi les chalets : beaucoup de bois, des motifs laqués, colorés, riches et fleuris. Je n'aurais pas été choqué outre mesure de voir une horloge coucou derrière le Bouddha.

Comme dans une mosquée, on marche pieds nus à l'intérieur des pièces. J'aime ce principe. On se sent chez soi. Pendant que nous visitions, une des dames qui mangeait avec nous s'occupait de ranger la pièce avant la prière du soir. Elle ramassait des paquets de riz posés sur l'autel. J'ai vu ces paquets de riz à l'entrée de la salle : ils indiquent qu'il s'agit d'offrandes de riz au Bouddha. Dans la première partie de la salle, juste après l'entrée, sous la galerie du premier étage pendent des lanternes auxquelles sont suspendus des mots, en chinois et en coréen. Je ne comprends pas mais c'est très joli. La partie principale de la salle de prière est très haute. J'imagine que le concept de grandeur devant le sacré est perçu de la même manière dans un temple bouddhiste que dans une cathédrale. Le Bouddha doré qui trône au centre de l'autel est imposant. Les dragons enroulés autour des piliers et tendant une lampe au Bouddha sont aussi assez impressionnants.

Quand nous sommes revenus pour la prière, nous ne savions pas vraiment quoi faire. Notre moine de contact, dont nous ne connaissons pas le nom, nous a donné un horaire en coréen. Nous ne comprenons rien mais nous savons qu'il faut être debout demain à 4h30. Il nous explique que c'est pour la prière (du matin). Pendant la prière (du soir), un des hommes qui mangeait à notre table a posé deux tapis destinés aux génuflexions devant le Bouddha. On nous a dit de venir mais on nous a donné aucune explication sur ce qu'on attendait de nous. Ceci dit je crois qu'on n'attend rien de nous. Ce n'est pas ici que nous allons explorer la spiritualité. Nous sommes simplement hébergés dans un temple avec la possibilité d'observer la vie d'un temple. Nous n'en saurons probablement pas plus sur le bouddhisme, nous devons nous contenter d'observer, ce qui me convient parfaitement pour l'heure au moment des prières. De notre poste un peu en retrait, nous étions au premières loges pour voir les moines en ligne devant le Bouddha, passant de la position debout à la position à genoux et inversement. Puis un moine entonne un chant que le monsieur à côté de moi suivait en chantant lui-même avec ferveur. Nous sommes restés debout un moment pour ne pas manquer de respect aux croyants, mais ayant compris que personne ne se souciait de notre présence, je me suis assis en tailleur sur mon tapis et j'ai écouté le chant, qui était rythmé par les coups de percussion creuse. À la fin de la psalmodie, tout le monde s'est assis confortablement à sa place et le silence s'est fait. Moment de méditation, je suppose.

Je suis resté quelques minutes pour prendre des photos. La plupart des gens sont partis, sauf un moine resté réciter des prières chantées. Il n'y a plus rien à faire à 19h30 à Yakcheon-sa, sauf dormir ou raconter sa journée à son ordinateur si on en a un.

Jeju - Séoul
22 novembre 2013

Le bon côté d'un séjour en temple, c'est qu'on est obligé d'adopter un rythme plus sain. On se couche tôt, on se repose tant bien que mal sur le lit de fortune – qui n'est traditionnellement pas un lit de fortune pour les Coréens – pendant la nuit, on mange de bons légumes du jardin, on se promène, on médite – ou du moins on réfléchit –, on ne boit pas d'alcool. Bref, on s'emmerde un peu. Mais au moins on reprend des forces.

À 4h30 du matin, le moine de service fait retentir la grosse cloche, qui signale l'appel à la prière dans la grande salle du Bouddha. J'avais quand même mis mon réveil un quart d'heure avant pour ne pas louper le moment phare de la matinée. La nuit est fraîche à Jeju en novembre et on ne s'attarde pas dehors pour monter à la grande salle. Nous sommes arrivés juste au moment du début de la prière. Personne ne se préoccupait de savoir si nous étions là ou pas. Nous nous sommes installés discrètement et avons suivi les bouddhiques matines sagement en tailleur depuis le milieu de la salle. La célébration s'est déroulée, d'après mon observation, selon le même schéma que la veille – prière chantée, lecture, méditation –, le tout en une demi-heure. Le chant était cependant différent, me semble-t-il, par ailleurs accompagné par les voix des femmes présentes à la célébration, qui n'y assistaient pas la veille.

Il était tôt et il faisait froid. Pas question d'aller gambader dans la forêt (surtout que les arbres sont le terrain de chasse de fort belles mais énormes araignées qui tissent des toiles de parfois plusieurs mètres de diamètre), ni d'aller marcher sur la plage (qui n'est accessible que par un chemin dangereusement praticable de nuit), et puis en fin de compte la nuit avait été relativement courte, donc avant l'heure du petit-déjeuner, à 6h30, il nous restait une heure et demie que nous pouvions aisément mettre à profit pour finir la nuit. Sans grand succès toutefois.

Le petit-déjeuner était, comme la veille, constitué de riz et de légumes, ainsi que d'un bouillon de tofu. J'ai voulu me faire un bibimbap et, pour ce faire, il fallait que je rajoute la pâte de soja épicée, mais elle était n'était pas présentée. Je me suis servi d'une pâte qui était dans un bol recouvert d'une assiette, suscitant les hauts-cris d'une des pensionnaires, qui me l'a enlevée du bol pour la mettre dans un plat séparé, me faisant des signes que j'ai compris comme signifiant « ce n'est pas bon, c'est trop épicé, c'est pas un truc qui se mange le matin, jeune ignorant occidental, si sympathique de naïveté ». Souhaitant néanmoins assaisonner mon bibimbap, j'ai remis la sauce dans mon bol et ai mélangé le tout. C'était certes épicé mais bon quand même. À la fin du repas, une des personnes qui faisait des « slurps » et des « miaks miaks » avec sa bouche, accompagnés de « tocs » et « dings » avec ses couverts est venu me montrer deux bols, l'un rempli de sauce piquante et l'autre de pâte de soja, m'expliquant dans son idiome et avec des gestes qu'il faut les mélanger pour créer l'assaisonnement du bibimbap.

À la fin de son petit-déjeuner, un moine vaguement anglophone est venu nous dire que notre prochain rendez-vous – cérémonie du thé et enfilage de perles – était fixé à 9 heures. Comme précédemment, il faisait encore trop froid et trop nuit pour enfiler des vêtements civils et aller gambader dans la campagne, donc nous sommes allés nous recoucher. La sonnerie du réveil m'a tiré d'un sommeil profond. J'avais prévu un peu de marge pour prendre une douche, mais personne ne m'avait dit où se trouvent les douches, et du reste je n'avais pas de serviette. Notre moine de contact est venu frapper aux portes un peu avant 9 heures pour nous proposer une promenade au bord de la plage. Un peu endormis, nous l'avons suivi hors du temple affublés de nos frocs roses et de nos chaussures de marche pour descendre à la mer. Nous avons longé la route principale quelques mètres puis le petit ruisseau qui passe en contrebas du temple en marchant sur de grosses pierres et en évitant les détritus, jusqu'à la mer. Là, le moine a choisi trois pierres proches d'une chute d'eau sur lesquelles il nous a priés de nous asseoir. Là, réchauffés par le soleil qui se levait au dessus de l'horizon et bercés par le bruit de l'eau qui coulait, nous avons été initiés à la prière bouddhiste, en se souhaitant une vie libre et heureuse, en souhaitant ensuite à toute créature sur terre une vie libre et heureuse et en souhaitant à notre famille et nos amis une vie libre et heureuse. Après toute une soirée et une matinée quasiment livrés à nous mêmes sans bien savoir quoi faire, le contact prolongé avec ce sympathique moine était bienvenu, surtout dans des conditions aussi plaisantes. Nous avons aperçu de loin une des célèbres plongeuses de l'île de Jeju. Il nous a parlé de sa religion et de sa vie monastique, nous avons pu parler de nos vies respectives. Après la séance de méditation, séance photos, puis nous sommes rentrés par les vergers de mandarines au temple, où il a préparé du thé vert de Chine que nous avons dégusté ensemble en poursuivant la conversation. Il nous a appris son nom de moine, Dong-kwa, expliquant qu'il était autrefois banquier et qu'il menait une vie effrénée à Séoul, où il buvait beaucoup avec ses amis. Il ne s'est pas étalé sur le sujet mais j'ai eu l'impression que sa conversion à la vie monastique est une forme de repentance de sa vie passée. Aujourd'hui, il mène une vie simple rythmée autour de la prière et des repas. Comme tout Sud-Coréen qui se respecte, néanmoins, il ne se départit pas de son téléphone intelligent, qu'il consulte régulièrement, il est connecté à Facebook et a des amis dans le monde entier. C'était une petite déception d'apprendre que les moines bouddhistes vivent finalement comme tout le monde mais c'est aussi ce qui les rend plus proches du commun des mortels.

Notre ami le moine nous a montré comment réaliser un rosaire bouddhiste constitué de 108 perles, puis il nous est resté juste un peu de temps pour faire une dernière série de photos du temple avant de prendre un dernier repas à midi – un peu toujours le même menu mais cette fois avec en sus des nouilles de patate douce que j'adore.
Nous avons repris nos habits civils et avons débattu un moment de l'opportunité de s'arrêter visiter encore un quelconque site sur l'île. Nous avons jugé plus raisonnable de se contenter d'aller à l'aéroport, d'enregistrer nos bagages et d'attendre là. Le temps est passé très vite à l'aéroport et quasiment avant qu'on s'en rende compte, nous étions déjà de retour à Gimpo par le vol de Korean Air. J'ai remarqué que la capillarité des hôtesses de l'air de la Korean semblait être normalisée. Dans ce vol-ci, toutes les femmes portaient leurs cheveux longs en chignon tenu par une barrette bleu ciel en forme de ruban croisé. Au vol aller, il y avait des hôtesses qui portaient le chignon mais les autres arboraient toutes une coiffure années 60 comme la mère de Boule, de Boule et Bill. María me dit que c'est le style coréen en général mais moi je pense que c'est un effort de standardisation de la part de la compagnie aérienne.
Arrivés à Séoul, pas le temps de traîner : il faut que nous exploitions au maximum notre dernier « Friday on fire » en Corée du Sud et à Séoul en bonne compagnie. Nous avons regagné nos pénates séoulots au V Mansion, vite réorganisé nos valises en vue du grand départ du lendemain, pris une douche puis nous sommes allés retrouver nos collègues et leurs amis pour aller manger dans un marché où de nombreux étals servent des choses grillées et frites, et boire du soju pour marquer notre départ. Après un repas joyeux assis sur des bancs chauffés au milieu de la foule, nous sommes revenus à Sangsu pour trouver un endroit où pousser à nouveau la chansonnette. Lim, une amie coréenne de Mena qui nous accompagnait pour la soirée, nous a emmenés dans un bon karaoké. Les prix semblaient raisonnables mais heureusement nous nous sommes rendu compte qu'ils ne servaient pas d'alcool. Nous avons vite pris le parti de revenir dans le karaoké où nous étions allés le week-end précédent. Nous étions plusieurs à devoir nous lever tôt le lendemain pour partir prendre l'avion mais je voulais continuer à m'amuser. La raison l'a emporté et ce n'est qu'au moment de payer que je me suis rendu compte qu'il était déjà 4 heures du matin. Et maintenant (le lendemain) je le paye. Arrivés à l'auberge, nous avons eu la surprise de voir notre ami coréano-irlando-je-jure-en-espagnol qui faisait une fête bien arrosée avec quelques amis et un Allemand qui, lui, peut-être, aurait voulu dormir et qui avait l'air un peu paumé. Ils nous ont proposé de nous joindre à eux mais là non, quand même, faut pas déconner.